Actualités of Tuesday, 27 October 2026

Source: www.camerounweb.com

Muna Ékane : Le pacte du silence et l’inversion des rôles

Il a mis en cause les avocats qui avaient défendu Anicet Ekane Il a mis en cause les avocats qui avaient défendu Anicet Ekane

Depuis quelques jours une polémique autour des déclarations du Dr Muna Ekane, fils aîné d’Anicet Ekane, concernant les avocats de son père, sa famille et le MANIDEM, enflamme la toile. Les querelles entre proches et acteurs politiques risquent de détourner l’attention de la question centrale : les circonstances du décès d’Anicet Ekane alors qu’il se trouvait sous la garde des autorités.

Dans la nuit du 24 au 25 octobre 2026, un an après l’arrestation d’Anicet Ekane, son fils aîné, le Dr Muna Ekane, est intervenu dans un direct TikTok animé par Yann Nuru.

Cette prise de parole aurait pu être l’occasion de revenir sur les circonstances de la détention et du décès de son père, sur les responsabilités éventuelles des autorités et sur les questions judiciaires encore sans réponse.
Mais l’essentiel de ses reproches s’est dirigé ailleurs.

Il a mis en cause les avocats qui avaient défendu Anicet Ekane, notamment Me Hippolyte Meli et Me Emmanuel Simh, ainsi que sa tante, Mariane Simon Ekane.

Les autres intervenants du panel ont également dirigé leurs critiques vers le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC).

En revanche, les responsabilités éventuelles du secrétariat d’État à la Défense chargé de la Gendarmerie, des autorités de détention et du gouvernement n'ont pas occupé une place comparable dans les échanges rapportés.

Le cadre de cette intervention mérite également d’être relevé.

Le direct était animé par Yann Nuru, cyberactiviste proche du camp Tchiroma, dont cette page a déjà critiqué les prises de position politiques. Sandy de Boston, ancienne militante de la Brigade anti-sardinards devenue particulièrement critique envers le MRC, figurait parmi les participants.

Il ne s’agit pas ici de juger un deuil, encore moins de prétendre connaître les intentions intimes d’un fils confronté à la disparition de son père.

Il s’agit d’examiner des déclarations publiques, de les confronter aux documents datés disponibles et de distinguer les contradictions apparentes des faits qui restent à établir.

TROIS ACCUSATIONS CONFRONTÉES AUX DOCUMENTS : LA CONTRE-EXPERTISE PRÉSENTÉE COMME « INUTILE »

Au cours du direct, le Dr Muna Ekane affirme que les avocats lui auraient fait comprendre qu’une contre-expertise médico-légale ne servirait à rien.

Cette affirmation paraît difficile à concilier avec les démarches écrites attribuées aux conseils de son père.

Le 2 décembre 2025, au lendemain du décès d’Anicet Ekane, Me Hippolyte Meli et Me Emmanuel Simh adressent une correspondance au directeur de la Justice militaire et aux médecins légistes.

Ils demandent le report de l’autopsie afin de permettre aux ayants droit de désigner leurs propres experts.

Dans un communiqué commun avec Me William Bourdon et Me Julie Jukic, ils réaffirment « la volonté de la famille qu’un médecin indépendant participe à l’autopsie ».

Ces documents, tels qu’ils sont rapportés, montrent que les avocats ont officiellement demandé une participation médico-légale indépendante dès les premières démarches.

Ils ne permettent pas, à eux seuls, de reconstituer toutes les conversations privées avec le Dr Muna Ekane.

Mais ils contredisent l’idée selon laquelle les avocats auraient, dans leurs actes officiels, considéré toute expertise indépendante comme inutile.

LA LEVÉE DES SCELLÉS PRÉSENTÉE COMME CLANDESTINE

Le deuxième reproche concerne les démarches relatives à la levée des scellés.

Le 29 décembre 2025, les avocats saisissent le secrétaire d’État à la Défense chargé de la Gendarmerie, au nom de plusieurs ayants droit, dont la veuve, les enfants, les frères et les sœurs du défunt. La décharge du courrier porte cette même date. Le 29 janvier 2026, La Nouvelle Expression consacre sa une à cette question.

Puis, le 24 février, Me Meli rend publique une chronologie des démarches : « Le 29 décembre dernier, nous l’avons réclamé. Le 21 janvier, encore. Et le 13 février, aussi. Ce 23 février, heureux dénouement, et nous l’avons partagé à l’opinion publique. »

Cette succession de courriers et de communications publiques ne correspond pas à une opération entièrement dissimulée.

Elle ne démontre pas nécessairement que chaque membre de la famille a été personnellement informé à chaque étape.

Mais elle établit une différence essentielle entre une absence d’information individuelle et une démarche tenue secrète.

LE TRANSFERT DE LA DÉPOUILLE « SANS NOUS INFORMER »

Le troisième grief porte sur le transfert de la dépouille d’Anicet Ekane vers Douala. Le 2 mars 2026, le MANIDEM publie un programme détaillé du transfert prévu pour le lendemain. Les fils d’Anicet Ekane reconnaîtront avoir appris cette information par les réseaux sociaux. Leur reproche peut donc porter sur l’absence de notification personnelle.

Mais la publication préalable du programme montre que le transfert n’était pas caché au public. Là encore, les deux questions doivent être distinguées.

Une famille peut légitimement attendre une information directe concernant les obsèques d’un proche. Cela ne signifie pas pour autant qu’une opération annoncée publiquement aurait été organisée dans la clandestinité. Quant au rapport d’autopsie, Me Meli avait répondu dès le 6 mai : « Ce n’est ni la veuve, ni les avocats qui ont autopsié le Président EKANE. »

Le rapport ayant été établi dans le cadre de la procédure relevant de la justice militaire, la question de son accès doit aussi être posée à l’autorité qui le détient. Dans les déclarations examinées, le Dr Muna Ekane ne précise pas s’il a directement sollicité cette autorité ni quelle réponse il aurait obtenue.

LA VOLONTÉ DU PÈRE : UN DOCUMENT SIGNÉ PAR LE FILS

L’une des pièces les plus importantes de cette controverse est une correspondance datée du 2 décembre 2025. Le Dr Muna Ekane l’adresse au vice-président du MANIDEM, en s’exprimant « pour les Enfants de Ekane Anicet ». Il y écrit : « Notre Père a émis le souhait qu’elles se fassent sous la direction du MANIDEM. ». Il rappelle également le souhait attribué à son père de reposer à Bafoussam, près d’Ernest Ouandié.

Cette lettre constitue un élément essentiel pour comprendre les désaccords apparus ensuite autour de l’organisation des obsèques. Le 23 mars 2026, les trois fils saisissent le juge des référés de Douala-Bonanjo contre la veuve, l’hôpital Laquintinie et le vice-président du MANIDEM.

Selon les comptes rendus de presse cités, leur requête porte principalement sur l’organisation des funérailles, sans demande explicite de contre-expertise. Le 13 avril, le juge confie cette organisation au Dr Muna Ekane et écarte le MANIDEM de cette responsabilité. Anicet Ekane est finalement inhumé le 9 mai 2026.
Aucune contre-expertise indépendante n'est mentionnée comme ayant été réalisée avant cette inhumation. Cette chronologie soulève une question importante. Si une contre-expertise constituait une priorité pour les enfants du défunt, pourquoi cette demande n'apparaît-elle pas dans la procédure judiciaire relative aux obsèques, selon les éléments rapportés ?

Il peut exister des raisons juridiques, matérielles ou familiales qui ne figurent pas dans les documents examinés.
Mais cette absence mérite une explication.

QUAND UNE DÉCLARATION POLITIQUE DEVIENT UNE « DERNIÈRE VOLONTÉ »

Au cours du direct, les intervenants diffusent un extrait télévisé dans lequel Anicet Ekane reproche à Maurice Kamto de ne pas avoir soutenu Issa Tchiroma Bakary. L’extrait est présenté comme l’expression de sa « dernière volonté ».

Or, une prise de position politique, même authentique, ne devient pas automatiquement une disposition testamentaire ou une instruction relative aux obsèques. Cette distinction est fondamentale.

Dans le même échange, une intervenante tourne en dérision l’option d’une inhumation à Bafoussam. Pourtant, cette préférence avait été mentionnée par le Dr Muna Ekane lui-même dans sa lettre du 2 décembre 2025.

Quelques minutes plus tard, celui-ci déclare à ses interlocuteurs : « Tout ce que vous dites est vrai. »

Une approbation aussi générale, dans une discussion où se mêlent faits, opinions et interprétations, peut donner le sentiment que les distinctions nécessaires ne sont plus faites.

LA QUESTION CENTRALE : LA RESPONSABILITÉ DE L’ÉTAT

Au-delà des conflits familiaux et des désaccords entre proches, une question demeure essentielle : dans quelles conditions Anicet Ekane est-il décédé alors qu’il se trouvait sous la garde des autorités ?

Selon les éléments du dossier rapportés, Anicet Ekane dépendait d’un dispositif d’assistance en oxygène. Lors de son arrestation, l’appareil serait resté dans son véhicule immobilisé à la Légion de gendarmerie du Littoral. Le 15 novembre 2025, Me Hippolyte Meli adresse une correspondance au colonel commandant cette légion.

Il y indique que les appareils, « nécessaires pour maintenir notre client en vie », se trouvent sur le siège arrière du véhicule confisqué. Il demande leur remise aux médecins traitants afin de procéder aux vérifications techniques nécessaires.

Selon des proches cités par Jeune Afrique, l’appareil n’aurait été restitué qu’à la fin du mois de novembre. Anicet Ekane décède le 1er décembre 2025, alors qu’il se trouvait sous la responsabilité des autorités.

Le ministère de la Défense évoque un décès « des suites de maladie » et affirme qu’une prise en charge « appropriée » avait été assurée. Les avocats contestent pour leur part les conditions de l’enquête officielle, qu’ils qualifient d’« unilatérale ».

Ils annoncent leur intention d’engager des poursuites contre « tous les responsables publics, y compris les donneurs d’ordre ». Ces positions contradictoires nécessitent un examen indépendant des éléments médicaux, des conditions de détention et des décisions prises concernant les équipements de santé du défunt.

Le fait qu’une personne décède sous la garde de l’État ne prouve pas, à lui seul, une responsabilité pénale de ses agents. Il impose cependant des exigences particulières de transparence et d’établissement des circonstances du décès. C’est pourquoi la question de l’expertise médico-légale reste centrale.

UNE RÉSERVE QUI SEMBLE SÉLECTIVE

Selon les notes prises pendant le direct, le Dr Muna Ekane explique avoir gardé le silence sur certains sujets afin de préserver l’unité de l’opposition. Cette volonté de retenue peut se comprendre.

Mais elle paraît difficile à concilier avec certaines accusations formulées au cours de la même émission. Il reproche notamment aux avocats d’avoir eu pour principale préoccupation « de faire les cagnottes ».

Aucun élément probant n’est présenté, dans les passages rapportés, pour établir que les collectes auraient constitué leur motivation principale ou donné lieu à des irrégularités. Une telle accusation mérite donc des preuves précises.

Le Dr Muna Ekane affirme également avoir écouté le direct pendant « 20-25 minutes ». Peu après, il valide globalement les propos des autres intervenants.

Or, une approbation générale peut être interprétée comme une caution apportée à des accusations dont toutes les composantes n’ont pas nécessairement été vérifiées. La prudence aurait commandé de distinguer les faits qu’il connaissait personnellement des affirmations avancées par les participants.

LE RISQUE D’UNE OFFENSIVE NUMÉRIQUE

Un autre passage du direct mérite une attention particulière. Un intervenant déclare au Dr Muna Ekane :« Les hostilités que nous allons lancer, Docta, soyez prêts à recevoir. Ces gars, c’est des voyous. »

La discussion revient ensuite sur l’autopsie et sur les avocats. Le même intervenant ajoute : « Il faut maintenant vous rendre vraiment disponible quand nous, on aura besoin de vous. »

Le Dr Muna Ekane répond : « Il n’y a pas de problème, je suis là. »

Dans ce contexte, cette réponse peut être comprise comme une disponibilité à poursuivre les échanges avec le panel.Elle ne suffit toutefois pas, à elle seule, à démontrer qu’il aurait approuvé toutes les attaques futures envisagées par ses interlocuteurs. La nuance importe.

Mais l’enchaînement des propos fait apparaître un risque réel : celui de voir une controverse portant sur la recherche de la vérité judiciaire se transformer en campagne de dénigrement contre les avocats et les proches qui ont accompagné Anicet Ekane.

Une critique documentée de leurs actes est parfaitement légitime. Une accusation publique dépourvue de preuves ne l’est pas davantage parce qu’elle est formulée au nom de la famille du défunt.

L’INVERSION DES RÔLES : À QUI PROFITE LE DÉPLACEMENT DU DÉBAT ?

Le Dr Muna Ekane a obtenu, par décision judiciaire, la responsabilité de l’organisation des obsèques de son père.

Selon les éléments présentés, cette procédure n’a pas débouché sur la réalisation d’une contre-expertise médico-légale indépendante. Après l’inhumation, les possibilités pratiques d’un nouvel examen du corps sont devenues plus complexes, sans être nécessairement inexistantes sur le plan juridique.

Dans le même temps, le débat public semble s’être progressivement déplacé. Au lieu de porter principalement sur les conditions de détention, l’assistance médicale et les circonstances du décès d’Anicet Ekane, il s’est concentré, pendant ce direct, sur les avocats, la famille et certaines formations politiques.

Ce déplacement ne prouve pas l’existence d’un accord secret, d’une entente avec les autorités ou d’une stratégie concertée.Aucun élément présenté ici ne permet d’établir de tels arrangements.

Mais il produit un effet observable dans le discours : les responsabilités éventuelles de l’État passent au second plan, tandis que les personnes qui ont publiquement contesté la version officielle deviennent les principales cibles de la polémique. C’est cette inversion des rôles qui mérite d’être interrogée.

Les avocats peuvent avoir commis des erreurs. Les membres de la famille peuvent avoir des désaccords légitimes. Le MANIDEM peut également être critiqué pour ses décisions. Aucune de ces questions ne devrait cependant remplacer l’examen des circonstances du décès.

LA MÉMOIRE D’ANICET EKANE MÉRITE MIEUX QU’UNE GUERRE DE CAMPS

Anicet Ekane a consacré une grande partie de sa vie à l’engagement politique et à la contestation du pouvoir. Sa disparition ne devrait pas devenir un instrument permettant de régler des différends entre acteurs de l’opposition, proches du défunt et défenseurs de sa mémoire. La famille a le droit de poser des questions aux avocats. Les avocats ont le droit de produire les documents justifiant leurs démarches. Les responsables du MANIDEM ont le droit d’expliquer les décisions prises concernant les obsèques.

Mais les autorités publiques doivent également répondre aux interrogations qui relèvent de leurs responsabilités. Pourquoi les équipements médicaux évoqués dans la correspondance du 15 novembre n’auraient-ils pas été immédiatement remis aux médecins, si cette chronologie est confirmée ?

Quelles étaient les conditions exactes de prise en charge médicale d’Anicet Ekane ? Quels examens ont été pratiqués après son décès ? Dans quelles conditions le rapport d’autopsie peut-il être communiqué aux ayants droit ? Ces questions sont vérifiables et ne devraient pas disparaître derrière les affrontements numériques.

CONCLUSION : LA VÉRITÉ NE DOIT PAS CHANGER DE CIBLE

Le Dr Muna Ekane affirme vouloir poursuivre un combat pour « la justice et la vérité ». Cette ambition mérite d’être prise au sérieux.

Mais elle exige une cohérence entre les accusations formulées, les démarches effectivement entreprises et les documents disponibles. Les correspondances des avocats relatives à l’autopsie, les demandes de levée des scellés, les communications du MANIDEM et la lettre signée par le Dr Muna Ekane lui-même constituent des éléments qu’aucun récit public ne devrait ignorer. Ils ne règlent pas toutes les questions. Ils permettent néanmoins de distinguer les désaccords réels des affirmations qui demandent à être corrigées ou précisées.

L’essentiel demeure la recherche de la vérité sur les circonstances du décès d’Anicet Ekane.

ON PEUT CONTESTER LES CHOIX DES AVOCATS SANS OUBLIER LES OBLIGATIONS DE L’ÉTAT.
ON PEUT DÉFENDRE LA MÉMOIRE D’UN PÈRE SANS TRANSFORMER SES ANCIENS DÉFENSEURS EN ADVERSAIRES
ET ON NE PEUT PRÉTENDRE CERCHER LA VÉRITÉ EN LAISSANT DE CÔTÉ LES QUESTIONS LES PLUS DÉCISIVES.


Cette page reste ouverte au Dr Muna Ekane, ainsi qu’aux autres personnes mises en cause, pour toute précision, réponse ou pièce documentaire permettant d’éclairer les faits.

John Lawson