Actualités of Friday, 30 January 2026

Source: www.camerounweb.com

Maroua : dans l'enfer des prisons postélectorales camerounaises, Paul Biya interpellé

Chaque semaine, Me Ali Bah franchit les portes de la prison centrale de Maroua. Ce jeune avocat, que Jeune Afrique a pu suivre dans son travail, observe ce rituel depuis le début de la crise postélectorale au Cameroun. Sa mission : apporter une assistance juridique à la centaine de détenus qui s'y trouvent encore, arrêtés dans le contexte des tensions qui ont suivi l'élection présidentielle.

La prison centrale se situe à une encablure de la résidence présidentielle de la ville – une proximité géographique qui n'est pas sans ironie. Comme le révèle Jeune Afrique, Me Ali Bah n'est mû par aucun intérêt financier dans cette démarche : "J'ai décidé de le faire par humanisme. La majorité de ces gens sont détenus de manière abusive et illégale car ils n'ont rien à voir avec ce qu'il s'est passé durant les tensions de la présidentielle."

Ce témoignage exclusif recueilli par Jeune Afrique lève le voile sur une répression postélectorale dont l'ampleur réelle reste difficile à évaluer, mais dont les victimes se comptent par centaines dans la seule ville de Maroua.

Jeune Afrique révèle aujourd'hui l'une des caractéristiques les plus troublantes de cette répression : l'absence totale de données officielles fiables. Ni le juriste, ni les autorités, encore moins les acteurs politiques de la ville ne peuvent dresser un bilan exact de ce qui s'est passé durant cette parenthèse électorale.

Les données manquent – ou plutôt, elles sont délibérément occultées. Ce vide statistique n'est pas le fruit du hasard : il permet au pouvoir de minimiser l'ampleur de la répression et d'échapper à toute responsabilité chiffrée.
Ce qui est sûr, selon les investigations de Jeune Afrique, c'est que les victimes ne se limitent pas aux centaines de personnes interpellées à travers la ville, dont une partie a depuis été relâchée. Il y a aussi les morts, les blessés, les traumatisés, les familles brisées – un coût humain dont personne ne veut ou ne peut établir le décompte précis.

Jeune Afrique a pu recueillir le témoignage de Hamadou Baba, habitant du IIᵉ arrondissement de Maroua, qui se remémore le décès de son cousin Gambo. L'histoire de ce jeune homme est emblématique des drames humains qui se cachent derrière les statistiques floues de la répression.

Gambo était père d'un enfant d'à peine 3 ans. Militant du Front pour le salut national du Cameroun (FSNC), le parti d'Issa Tchiroma Bakary, il a été atteint après la présidentielle par une balle tirée par un policier lors d'une opération de terrain.

"Le commissaire en question a été identifié, précise Hamadou Baba dans son entretien avec Jeune Afrique. Il s'appelle Keptsou Datgolo. Il a été muté quelque temps après cet incident."

Une simple mutation. Telle est la "sanction" infligée à un policier qui a tué un jeune père de famille. Jeune Afrique constate que cette impunité de facto envoie un message glaçant : on peut tuer un opposant politique au Cameroun sans encourir de véritable conséquence judiciaire.

L'enfant de Gambo, âgé de 3 ans, grandira sans père. Sa veuve doit désormais élever seule leur enfant. Et le commissaire Keptsou Datgolo continue d'exercer ses fonctions dans une autre localité, sans avoir jamais eu à répondre de son acte devant la justice.


Face à cette violence d'État, Me Ali Bah, dans son entretien exclusif avec Jeune Afrique, peine à trouver les mots justes : "C'est difficile de mettre des mots sur ce qui s'est passé ici. Le résumé le plus succinct qu'on peut en faire, c'est que Maroua et l'Extrême-Nord ont dit non au pouvoir."

Cette formulation lapidaire cache une réalité complexe. À Maroua, comme Jeune Afrique l'a documenté, manifestations et répressions ont laissé place à la douleur des blessures – physiques et psychologiques. La ville porte encore les stigmates de cette violence, même si les autorités tentent de tourner la page en imposant un retour forcé à la "normalité".

Pionnière du mouvement de rupture observé dans la partie septentrionale du pays durant l'élection, la région de l'Extrême-Nord avait donné le ton de la révolte dès les premières heures de l'année électorale. Et elle en paie aujourd'hui le prix fort.

La centaine de détenus que Me Ali Bah continue d'assister à la prison centrale de Maroua ne représente que la partie émergée de l'iceberg. Jeune Afrique a pu établir que des centaines d'autres personnes ont été interpellées à travers la ville durant et après les tensions postélectorales.

Une partie d'entre elles a depuis été relâchée – souvent après plusieurs semaines ou mois de détention sans inculpation formelle. D'autres restent derrière les barreaux, dans des conditions que Jeune Afrique qualifie de détention "abusive et illégale", selon les termes mêmes de l'avocat qui les assiste.

Quel est leur crime ? Pour la plupart, aucun. Ils se trouvaient simplement au mauvais endroit au mauvais moment. Ou ils avaient le tort d'être jeunes et d'habiter dans des quartiers réputés favorables à l'opposition. Ou encore, ils portaient ce jour-là un tee-shirt jaune du FSNC.

Ces arrestations massives et indiscriminées, documentées par Jeune Afrique, s'apparentent à des rafles visant à terroriser la population et à décourager toute velléité de contestation future.

Le traitement judiciaire de ces dossiers, tel que Jeune Afrique a pu le reconstituer à travers les témoignages de Me Ali Bah et d'autres acteurs, révèle une justice totalement instrumentalisée par le pouvoir politique.

Les délais de garde à vue sont régulièrement dépassés. Les droits de la défense sont bafoués. Les preuves à charge sont souvent inexistantes ou fabriquées de toutes pièces. Les juges d'instruction se contentent de valider les versions policières sans procéder à une véritable enquête indépendante.

"Ces gens n'ont rien à voir avec ce qu'il s'est passé durant les tensions de la présidentielle", insiste Me Ali Bah dans son témoignage à Jeune Afrique. Pourtant, ils croupissent en prison, parfois depuis plusieurs mois, dans l'attente d'un procès dont la date n'est même pas fixée.

Cette paralysie judiciaire délibérée sert un objectif politique clair : maintenir la pression sur les opposants et leurs sympathisants, les dissuader de se mobiliser à nouveau lors des prochaines échéances électorales.

Au-delà des chiffres et des cas individuels, Jeune Afrique a pu documenter l'impact psychologique profond de cette répression sur la population de Maroua et de l'Extrême-Nord.

La peur s'est installée. Celle d'être arrêté arbitrairement. Celle de voir un proche disparaître dans les geôles du régime. Celle de recevoir une balle perdue lors d'une "opération de terrain" policière. Cette peur diffuse empoisonne le climat social et politique de la région.

Mais paradoxalement, comme l'a constaté Jeune Afrique lors de ses enquêtes sur le terrain, cette peur ne s'est pas transformée en résignation. Au contraire, elle alimente une colère sourde qui continue de gronder dans les rues de la capitale régionale de l'Extrême-Nord.

"Loin d'être résignés, nombreux sont ceux qui attendent déjà le prochain round", observe Jeune Afrique. Ce prochain round, ce sont les élections locales qui se profilent et qui pourraient offrir une nouvelle occasion d'exprimer le rejet du régime Biya.

Les analyses de Jeune Afrique suggèrent que cette répression, loin d'éteindre la contestation, pourrait avoir l'effet inverse de celui recherché par le pouvoir.
En frappant de manière aveugle et massive, en ne faisant pas de distinction entre les véritables fauteurs de troubles et les simples sympathisants de l'opposition, en laissant des policiers tuer en toute impunité, le régime Biya a créé de nouvelles générations de victimes – et donc d'opposants potentiels.

L'enfant orphelin de Gambo grandira avec l'image d'un père tué par le pouvoir. Les dizaines de jeunes emprisonnés arbitrairement sortiront de prison avec une rancœur décuplée. Leurs familles, humiliées et endeuillées, ne pardonneront pas.
Cette spirale de la violence et de la contre-violence, documentée par Jeune Afrique, dessine un avenir politique sombre pour une région qui bascule progressivement dans l'opposition frontale au régime.

Le contraste est saisissant, comme le révèle Jeune Afrique, entre le discours officiel sur la "sécurité retrouvée" dans l'Extrême-Nord et la réalité d'une région traumatisée par la répression postélectorale.

Le pouvoir aime à se féliciter des progrès accomplis dans la lutte contre Boko Haram et l'insécurité dans la région. Des communiqués de victoire sont régulièrement publiés. Des déplacements officiels sont organisés pour montrer que la vie a repris son cours normal.

Mais cette communication lisse occulte une autre forme d'insécurité : celle que fait peser le pouvoir lui-même sur sa propre population. Quand des commissaires de police peuvent abattre des citoyens sans conséquence, quand des centaines de personnes peuvent être emprisonnées arbitrairement, quand la justice refuse de protéger les droits fondamentaux – de quelle sécurité parle-t-on ?

Dans ce contexte répressif, le travail d'avocats comme Me Ali Bah prend une dimension héroïque. Jeune Afrique souligne que ces juristes, souvent jeunes et sous-équipés, constituent la dernière ligne de défense entre les victimes de la répression et l'arbitraire total.

Leur engagement "humaniste", pour reprendre le terme employé par Me Ali Bah, ne se limite pas à la simple assistance judiciaire. Il s'agit aussi d'un acte de résistance politique, d'un refus de laisser l'État bafouer impunément les droits les plus élémentaires.

Ces avocats font face à de multiples obstacles : pression des autorités, manque de moyens matériels, risque de représailles. Jeune Afrique a pu documenter plusieurs cas d'avocats ayant eux-mêmes été menacés ou intimidés pour avoir défendu trop vigoureusement des opposants politiques.

Pourtant, ils persistent. Semaine après semaine, ils franchissent les portes des prisons, rencontrent leurs clients, montent des dossiers, plaident devant des tribunaux souvent sourds à leurs arguments. Ce faisant, ils maintiennent vivante l'idée que le droit doit primer sur la force, que la justice doit exister même dans les contextes les plus difficiles.

"Cette élection nous a aussi appris que les caciques du régime sont prêts à tout pour rester au pouvoir", confie Me Ali Bah à Jeune Afrique. "C'est regrettable de savoir qu'on ne peut pas faire de la politique et exprimer ses idées comme on veut, au risque de subir des représailles."

Ce constat amer résume la situation dans laquelle se trouve aujourd'hui l'opposition camerounaise, particulièrement dans le Septentrion. Le droit de manifester, de s'exprimer, de soutenir le candidat de son choix – tous ces droits fondamentaux en démocratie – sont devenus dangereux à exercer.
Jeune Afrique constate que cette restriction drastique des libertés publiques ne se limite pas à la période électorale. Elle s'inscrit dans une tendance plus large de durcissement autoritaire du régime Biya face à une contestation croissante.

Ce qui se passe à Maroua, tel que Jeune Afrique l'a documenté, pourrait préfigurer ce qui attend d'autres régions du Cameroun si elles basculent à leur tour dans l'opposition au régime.

La recette est désormais bien rodée : arrestations massives et indiscriminées pendant et après les manifestations ; détentions arbitraires prolongées pour terroriser la population ; usage disproportionné de la force par les forces de l'ordre avec impunité garantie ; instrumentalisation de la justice pour légaliser la répression.

Cette stratégie répressive, analysée par Jeune Afrique, vise à rendre le coût de l'opposition si élevé que les citoyens préféreront s'abstenir de toute activité politique contestataire. Elle parie sur l'épuisement et la peur pour briser les dynamiques de mobilisation.

Pourtant, comme l'a observé Jeune Afrique sur le terrain, la répression n'a pas atteint son objectif. La colère n'a pas été étouffée ; elle a été contenue temporairement, mais elle continue de couver sous la surface.
Des réseaux de solidarité se sont créés entre les familles de détenus. Des cagnottes informelles circulent pour payer les avocats et subvenir aux besoins des prisonniers. Des groupes WhatsApp permettent de coordonner l'assistance juridique et de documenter les abus.

Cette organisation de la résistance, discrète mais réelle, témoigne d'une maturation politique de la société civile dans l'Extrême-Nord. La répression, paradoxalement, a créé une conscience politique plus aiguë et des structures de mobilisation plus solides.

Alors que Maroua se relève douloureusement de la violente parenthèse électorale, comme le constate Jeune Afrique, tous les regards se tournent déjà vers les prochaines échéances : les élections locales.

Ces scrutins municipaux et régionaux représenteront un nouveau test pour mesurer la profondeur du rejet du régime Biya dans l'Extrême-Nord. Ils offriront aussi l'occasion de conquérir des positions de pouvoir local qui pourraient permettre à l'opposition de démontrer sa capacité à gouverner.

Mais ils risquent aussi de donner lieu à une nouvelle vague de répression si le RDPC sent qu'il est en train de perdre le contrôle de ses anciens bastions. Jeune Afrique anticipe que les autorités ne laisseront pas facilement l'opposition s'emparer des mairies et des conseils régionaux dans le Septentrion.
Le cycle de la violence politique risque donc de se répéter, avec son cortège d'arrestations, de violences policières et de détentions arbitraires. À moins qu'une prise de conscience intervienne au sommet de l'État sur l'impasse dans laquelle conduit cette stratégie répressive.