Février 1987. Interrogé par Eric Chinje, rédacteur en chef de la Cameroon Television, le président Paul Biya est confronté à une question brûlante : comment expliquer la présence de nombreux millionnaires dans l'administration camerounaise ? Sa réponse est sans ambiguïté : « Si des Camerounais veulent être millionnaires, c'est leur droit, mais alors ils se sont trompés de chemin : la Fonction publique n'est pas la meilleure voie. » Le chef de l'État annonce alors des enquêtes des services de sécurité sur les « fortunes illégitimes » et évoque la nécessité d'une loi réprimant l'enrichissement illicite. Pourtant, près de quarante ans plus tard, les fonctionnaires millionnaires sont devenus la règle plutôt que l'exception, et l'État a pris à son compte l'adage de Paul Biya en en faisant un système. L'oubli est la ruse du diable, rappelle Arol Ketch.
𝐔𝐧 𝐟𝐨𝐧𝐜𝐭𝐢𝐨𝐧𝐧𝐚𝐢𝐫𝐞 𝐩𝐞𝐮𝐭-𝐢𝐥 𝐞̂𝐭𝐫𝐞 𝐦𝐢𝐥𝐥𝐢𝐨𝐧𝐧𝐚𝐢𝐫𝐞 ?
𝐏𝐚𝐮𝐥 𝐁𝐢𝐲𝐚 𝐫𝐞́𝐩𝐨𝐧𝐝
Nous sommes en février 1987, Eric Chinje rédacteur en chef de la Cameroon Television (CTV) est reçu par le Président Paul BIYA pour une interview dans son bureau.
Paul Biya : S'il y a des Camerounais qui veulent absolument être riches, être millionnaires, c'est tout à fait leur droit, mais alors je leur dis : vous vous êtes trompé de chemin, allez dans le secteur privé.
J'ajoute d'ailleurs que ce n'est pas facile là-bas de gagner des millions. Quand on veut gagner de l'argent, beaucoup d'argent, ce n'est pas la Fonction publique qui est la meilleure voie.
Donc pour conclure, l'État continuera à donner aux fonctionnaires le moyen de vivre dignement, d'accomplir leur noble tâche, mais il exige en retour le respect de la déontologie, il exige une moralité, il exige la rigueur.
Nul n'est contraint de rester dans la Fonction publique, mais ceux qui acceptent d'y rester doivent en accepter les principes et les règles.
Mais il y a un autre aspect, c'est la moralité de l'administration. On me signale des détournements de deniers publics et autres. Lorsque ces détournements sont prouvés, irrévocablement les coupables sont traduits devant les tribunaux.
Il faut donc non seulement que les fonctionnaires cultivent leur niveau intellectuel pour faire face à des fonctions devenues difficiles ; mais il faut qu'ils observent la déontologie. Je l'ai déjà dit. Il faut aussi qu'ils fassent preuve de qualités morales, d'honnêteté, d'intégrité, d'objectivité.
Éric CHINJE : On dit, Monsieur le Président, qu'il y a beaucoup de millionnaires dans notre administration. Il y a beaucoup de fonctionnaires qui sont millionnaires.
On se demande comment, dans une vie de fonctionnaire, certains peuvent devenir millionnaires, et j'ajoute à cette observation le fait que vous avez eu à relever beaucoup de gens de leurs fonctions, et on se demande si cette sanction suffit.
Paul Biya : j'ai donné des instructions aux services de sécurité pour enquêter sur les cas de fortune illégitime, des fortunes qu'on ne peut pas justifier ; c'est quelque chose qu'on doit pouvoir mettre en lumière ;
quand on sait qu'une personne gagne une certaine somme, si elle vit sans rapport avec ce qu'elle gagne, on doit pouvoir savoir d'où viennent ses revenus.
Nous avons pris des dispositions pour que, pour des cas qui nous sont signalés, des enquêtes soient conduites. Quand on ne pourra pas justifier les biens que l'on possède, il faudra que l'État prenne des mesures.
Mais pour cela, il faudra peut-être, puisque la propriété relève du domaine de la loi, que nous voyions avec l'Assemblée nationale si une loi appropriée réprimant l'enrichissement illicite, l'enrichissement sans cause, n'est pas nécessaire au stade actuel.
Je vous ai dit qu'une commission est à pied d'œuvre. Je ne veux pas anticiper sur ses conclusions, mais ce que je veux que vous reteniez sur ce point, c'est la ferme détermination du gouvernement, du Chef de l'État, de réprimer l'enrichissement illicite dans la Fonction publique.
L'oubli est la ruse du diable !
Arol KETCH









