Actualités of Friday, 2 October 2026

Source: www.camerounweb.com

Le destin des trois Marthe

Le destin de ces trois femmes liées aux grandes figures de l’UPC : Marthe Ngo Mayack, épouse de Ruben Um Nyobè ; Marthe Eding, épouse d’Ernest Ouandié ; et Marthe Ekemeyong, épouse de Félix-Roland Moumié. Toutes trois ont été militantes nationalistes, ont connu la clandestinité, les séparations et les conséquences de la répression, tout en contribuant à préserver la mémoire du combat pour l’indépendance du Cameroun.

Le 30 janvier 2009, un étrange passage attire l’attention des habitants de Lolodorf. Une voiture banalisée, transportant un cercueil, fait une halte avant de reprendre la route vers Ebom-Essawo, à 25 kilomètres de là. Les cinq occupants s’étaient arrêtés pour s’enquérir de l’état de la route.

Mais la présence du cercueil intrigue. Les curieux veulent savoir qui se trouve à l’intérieur.

Avec gêne, les passagers finissent par révéler l’identité de la défunte : Mme Ekemeyong, une femme du pays bulu dont le nom signifie « 𝑐𝑒𝑙𝑙𝑒 𝑞𝑢𝑖 𝑞𝑢𝑖𝑡𝑡𝑒𝑟𝑎 𝑠𝑜𝑛 𝑡𝑒𝑟𝑟𝑜𝑖𝑟 𝑝𝑜𝑢𝑟 𝑣𝑖𝑣𝑟𝑒 𝑐ℎ𝑒𝑧 𝑙𝑒𝑠 𝑎𝑢𝑡𝑟𝑒𝑠 ».
Derrière ce nom se cache pourtant la veuve de Félix-Roland Moumié, l’un des principaux dirigeants de l’UPC.

Au sein du mouvement nationaliste, elle était connue comme la seconde Marthe, en référence à trois femmes qui ont partagé la vie et les combats des grandes figures de l’UPC : Marthe Ngo Mayack, épouse d’Um Nyobè ; Marthe Eding, épouse d’Ouandié ; et Marthe Ekemeyong, épouse de Moumié.

Marthe Um Nyobè : la gardienne de la mémoire

Née en 1925 dans le pays Bassa, Marthe Ngo Mayack rencontre Ruben Um Nyobè en 1943. Un an plus tard, elle devient son épouse.

À ses côtés, elle découvre rapidement les exigences d’un engagement qui dépasse la vie familiale. Militante de l’UPC, elle participe notamment à l’animation des comités villageois et accompagne son mari lorsque celui-ci entre dans la clandestinité.

Pendant plusieurs années, elle connaît la vie du maquis, la peur et les privations. Après l’assassinat d’Um Nyobè, le 13 septembre 1958 à Libelingoï, elle se retrouve veuve avec ses enfants. Mais le combat change simplement de forme.

Elle devient l’une des gardiennes de la mémoire de celui que les nationalistes appellent Mpodol. À Boumnyébel, elle accueille les jeunes venus se recueillir sur sa tombe et leur parle de liberté, d’indépendance et de responsabilité.

Elle meurt à Yaoundé le 27 novembre 2023, à l’âge de 98 ans, mettant fin au parcours de la dernière des trois Marthe.
Après elle, une autre femme va porter la voix du nationalisme au-delà des frontières

Marthe Ouandié : la voix de l’UPC à l’ONU

Marthe Eding, née en 1921 dans la région d'Edéa, dans une famille Bakoko, devient l’épouse d’Ernest Ouandié. Militante de l’UPC, elle occupe la fonction de vice-présidente de l’Union des femmes démocratiques du Cameroun (UDEFEC). Son engagement ne se limite pas au soutien de son mari.

En 1959, alors que la question de l’indépendance du Cameroun est débattue aux Nations unies, elle prend la parole devant l’Assemblée générale spéciale consacrée au Cameroun. Elle porte ainsi, sur la scène internationale, la voix des nationalistes camerounais.

Après l'exécution de Ouandié, le 15 janvier 1971, elle connaît elle aussi l’éloignement et les difficultés de la clandestinité. Son parcours est marqué par les arrestations et les séparations familiales.
Elle consacre ensuite une grande partie de sa vie à préserver la mémoire de cette lutte.

Elle meurt à Bonabéri le 15 avril 2016, à 95 ans. Ses obsèques, organisées à Bafoussam, se déroulent dans une relative indifférence officielle, contraste saisissant avec le rôle qu’elle avait joué dans l’histoire du nationalisme camerounais.

Mais aucune des trois n’aura connu un destin aussi mouvementé que celle dont le cercueil traversait Lolodorf.

Marthe Moumié : L’exil, les prisons et le jusqu’au bout

Née le 4 septembre 1931 à Ebom-Essawo, Marthe Ekemeyong adhère à l’UPC et épouse Félix-Roland Moumié le 22 juillet 1950. Elle s’engage rapidement dans l’UDEFEC, dont elle devient une figure dirigeante. Lorsque son mari part en exil, elle le suit à Conakry en 1955.

Commence alors une longue vie d’errance politique : Guinée, Ghana, Égypte, Chine et autres capitales où elle tente de mobiliser des soutiens à la cause camerounaise.

Après l’assassinat de Moumié à Genève, le 3 novembre 1960, elle s’emploie à rapatrier sa dépouille et à organiser ses obsèques en Guinée.

En 1965, elle épouse le nationaliste équato-guinéen Atanasio Ndong Miyone, lui-même assassiné en 1969 après une tentative de coup d’État.

Renvoyée au Cameroun, elle est torturée et emprisonnée à la Brigade mixte mobile pendant plusieurs années.

Dès sa sortie de prison, elle reprend le combat pour faire reconnaître les circonstances de la mort de son premier mari. Elle publie notamment un témoignage sur son parcours. Le 9 janvier 2009, elle est retrouvée morte, assassinée à son domicile au Cameroun.

Trois femmes, une même mémoire

Épouses, militantes et gardiennes de mémoire, Marthe Um Nyobè, Marthe Ouandié et Marthe Moumié ont partagé la clandestinité, la violence et le deuil aux côtés des figures de l’UPC.

Leur parcours rappelle que l'indépendance du Cameroun s’est aussi bâtie grâce à ces femmes qui, dans l’ombre, ont maintenu vivant le combat nationaliste.

Club journal – Centre Educatif Bastos