Début des années 2000. Lors d'une cérémonie de vœux au palais présidentiel, Paul Biya salue Joseph Fofé, ancien ministre tombé dans l'oubli, d'un "Bonne année, monsieur l'ambassadeur". Un titre que Fofé ne possède pas. Persuadé d'avoir reçu une confidence présidentielle sur une nomination imminente, l'ancien ministre passera trois à quatre ans à guetter fébrilement les journaux de la CRTV avant que son décret ne soit enfin signé. Cette anecdote savoureuse, devenue légendaire dans les couloirs du pouvoir camerounais, résonne étrangement avec le remaniement ministériel annoncé "dans les prochains jours" par le président de la République. Entre espièglerie, vice assumé et art du temps suspendu, Paul Biya a fait de l'attente une arme politique. Récit d'un système où un mot du prince peut tenir en haleine pendant des années.
Le décret de Fofé
C’était un jour de janvier, au mitan des années 2000. Ce jour-là, le président Paul Biya recevait « les corps constitués de la République » pour la traditionnelle cérémonie de présentation des vœux. Un interminable ballet de personnalités de toute allégeance serrant la pince au président de la République.
Au cours de cette cérémonie diffusée à la télévision publique, les moindres faits et gestes du président Biya sont scrutés à la loupe et interprétés : ses silences, son sourire, sa mimique, ses grimaces, quelques traîtres mots ânonnés à telle ou telle personnalité, etc. Il le sait et il en joue.
Puis vint le tour de Joseph Fofé. C’est un moment de gloire pour cet ancien ministre de la Jeunesse et des Sports, disparu des radars il y a bien longtemps. Belle occasion de rappeler son visage un peu vieilli par l’oisiveté au bon souvenir de Paul Biya. Sait-on jamais.
L’homme avance lentement et, une fois à la hauteur du président Biya, il lui serre la main en affichant un large sourire. Et Paul Biya le lui rend bien et lâche quelques mots : « Bonne année, monsieur l’ambassadeur ! »
À ces mots, Fofé est surpris. Il se sent revivre. Mille questions se bousculent dans sa tête. Lui qui n’est à ce moment-là ambassadeur de rien et nulle part. Comment Paul Biya peut-il donc lui donner du « monsieur l’ambassadeur » ? L’a-t-il pris pour quelqu’un d’autre ? Et si Paul Biya, espiègle, venait simplement de lui faire une confidence sur un acte de nomination futur ?
Le président de la République a fini de serrer les mains de ses hôtes. Les happy few de cette cérémonie profitent à présent des succulents petits fours et de quelques bouteilles précieuses offertes par le couple présidentiel. Joseph Fofé, lui, n’a pas le cœur à la mangeaille. De cette affaire d’ambassadeur, il veut en avoir le cœur net.
Trapu et un peu affaibli par l’âge, il trouve tout de même la force de jouer des coudes dans cette salle bondée pour retrouver le secrétaire général de la présidence de la République. Une fois nez à nez avec Jean-Marie Atangana Mebara, il l’apostrophe en ces termes :
— Où est mon décret ?
— De quel décret parles-tu, grand-frère ?
— Je t’ai fait quoi ? reprend Fofé. Pourquoi vous, les jeunes de maintenant, vous êtes méchants comme ça ? Sors-moi mon décret, dis donc.
Le secrétaire général de la présidence de la République est confu. Il ne comprend rien à ce que lui raconte Joseph Fofé. Il le prend en aparté et Fofé lui raconte qu’au moment de saluer le président Paul Biya, celui-ci lui a dit : « Bonne année, monsieur l’ambassadeur » …
Jean-Marie Atangana Mebara lui promet d’en parler avec le président de la République le lendemain au bureau et de rendre public ledit décret si jamais il existe. Le lendemain, lors de sa rencontre quotidienne avec son patron, le SG/PR lui fait part de cet échange étrange avec l’ancien ministre Joseph Fofé. « Ah bon ?! Il vous a dit ça ? », sourit Paul Biya sans rien dire de plus.
Dans l’attente de son « décret », Joseph Fofé écoutera inlassablement les journaux de 13 h et de 17 h de la CRTV pendant trois ou quatre ans, jusqu’au jour où le président Paul Biya consentira enfin à le nommer ambassadeur du Cameroun en… RCA !
Il faut espérer que le remaniement ministériel prévu « dans les prochains jours », annoncé par le président de la République et qui excite tant de Camerounais, ne ressemble pas au fameux décret de Fofé. Paul Biya a certes vieilli, mais il n’a rien perdu de son espièglerie et même carrément de son vice.
Jean-Bruno Tagne









