« Si tu as accès aux oreilles de Paul Biya, transmets-lui ce message. » Dans un texte cinglant adressé au lanceur d'alerte Boris Bertolt, l'analyste Kand Owalski retourne l'accusation d'« ingratitude » que le chef de l'État aurait formulée contre Maurice Kamto. Rembobinant l'histoire de la carrière de Paul Biya aux côtés d'Ahmadou Ahidjo, il démonte la thèse d'une dette de reconnaissance et rétablit les faits sur le dossier Bakassi : un choix par nécessité, et non une faveur présidentielle. Un réquisitoire sans concession contre la « conception féodale » du service public.
Je réponds ici à une récente sortie dans laquelle tu révèles que Paul Biya voudrait la peau de Maurice Kamto parce que ce dernier serait, selon lui, un « ingrat ».
Puisque tu sembles si proche du dictateur, au point d’avoir tes oreilles jusque dans ses appartements privés, pourrais-tu, s’il te plaît, lui transmettre mon message ?
Dis-lui bien qu'il accuse Maurice Kamto d’un mal dont il porte lui-même, depuis des décennies, l’éclatante réputation.
Rembobinons !
Ahmadou Ahidjo lui a ouvert les portes de la haute administration. À seulement 29 ans, en octobre 1962, Biya est nommé chargé de mission à la Présidence de la République. Il gravit ensuite, sous Ahidjo, les échelons du pouvoir : directeur de cabinet, secrétaire général de ministère, directeur du Cabinet civil, secrétaire général de la Présidence, ministre, puis Premier ministre. La carrière de Biya s’est construite à l’ombre du premier président du Cameroun indépendant.
Et lorsque, le 6 novembre 1982, Ahidjo lui cède la magistrature suprême, il ne lui transmet pas seulement une fonction constitutionnelle. Il lui laisse également l'appareil politique dont il avait assuré la construction et la direction. Biya prend ensuite la tête de l'UNC en septembre 1983 avant de transformer, en mars 1985, cette même organisation en RDPC.
Mais que fit-il de celui qui lui avait transmis le pouvoir ?
En 1984, Ahmadou Ahidjo, alors en exil, est condamné à mort par contumace par un tribunal militaire, pour sa prétendue implication dans le faux complot de cette même année.
Ahidjo mourra à Dakar en 1989. Il y demeure enterré, loin de la terre qu'il avait dirigée et dont il souhaitait, selon les témoignages rapportés, que sa dépouille retrouve un jour le sol. Son épouse Germaine y sera elle aussi inhumée, ainsi que leur fille.
Voilà donc un homme qui accuse aujourd'hui Maurice Kamto d'ingratitude. Et, d'ailleurs, le problème ne s'arrête pas à Ahidjo.
Qu'est-il advenu de tous ceux qui ont accompagné Paul Biya au cours de sa longue carrière ? Combien de ses anciens collaborateurs, de ses ministres, de ses compagnons de route ont-ils véritablement bénéficié de sa fidélité personnelle ?
En vérité, il demeure difficile de construire autour de Paul Biya la figure d'un homme particulièrement démonstratif dans la fidélité à ceux qui ont partagé son ascension.
Pour revenir à Maurice Kamto, de quelle dette parle-t-on exactement ? Car Maurice Kamto ne doit rien à Paul Biya qui puisse justifier qu'on exige de lui une reconnaissance politique. Le contraire reste vrai.
Car c'est bien grâce au travail de Maurice Kamto que ce monstrueux dirigeant peut se targuer de compter, dans la mare de son bilan calamiteux, au moins un dossier dont l'issue constitue un succès majeur pour le Cameroun : Bakassi.
J'évoque cette histoire parce que je sais que les déclarations que tu as captées au chevet de Paul Biya partent de là. Ses soutiens ont régulièrement reproché à Maurice Kamto de manquer de reconnaissance envers celui qui, comme une faveur personnelle, lui aurait accordé de porter la défense des intérêts du Cameroun dans l'affaire de la péninsule.Il faut donc rétablir les faits.
Paul Biya n'a pas eu le choix.
On peut le dire avec d'autant plus d'assurance que, avant de recourir à Maurice Kamto, le pouvoir de Biya avait mobilisé d'importants moyens et multiplié les missions à l'étranger pour trouver l'expertise nécessaire à la défense du dossier. Un sorcier blanc ! Et lorsque les experts vers lesquels les autorités s'étaient tournées leur ont indiqué que Maurice Kamto était l'homme qu'il leur fallait, le choix n'en était plus véritablement un.
Lorsque celui sur lequel vous comptez pour gagner vous explique qu'il compte lui-même sur quelqu'un d'autre, vous en remettre à ce dernier n'est pas une faveur que vous lui accordez.
Vous n'avez simplement pas le choix.
Voilà ce que les thuriféraires du régime veulent aujourd'hui transformer en acte de générosité présidentielle.
Or, Kamto était déjà, pour rappel, professeur de droit, juriste international et universitaire de premier plan avant que Biya ne soit contraint de recourir à lui. Il avait construit sa réputation par son travail intellectuel, ses publications et son expertise juridique. Il n'était donc pas un homme que Biya aurait découvert dans un placard administratif pour lui faire généreusement cadeau d'une carrière. Il avait déjà sa compétence, son nom.
La contribution de Maurice Kamto au dossier de Bakassi était ensuite suffisamment importante pour qu'en 2004 il soit nommé ministre délégué auprès du ministre de la Justice. Lui-même expliquera plus tard que la raison technique de cette nomination était précisément qu'il détenait le dossier Bakassi et qu'il fallait lui donner un statut gouvernemental correspondant à la mission qu'il accomplissait. Il expliquera également que l'idée d'en faire le ministre titulaire de la Justice n'avait pas été retenue, d'où la création de cette fonction de ministre délégué.
Alors soyons sérieux. Lorsqu'un État a besoin de l'homme qui maîtrise techniquement un dossier pour défendre ses intérêts, le fait de lui donner un titre correspondant à cette mission n'est pas une faveur personnelle. C'est une nécessité administrative.
On ne fait pas cadeau à un chirurgien du bloc opératoire parce qu'on lui demande d'opérer le malade. On lui donne simplement les moyens institutionnels d'accomplir son travail.
Et dans le dossier Bakassi, le travail de Maurice Kamto s'inscrivait dans une procédure internationale engagée devant la Cour internationale de Justice depuis 1994, qui aboutira à l'arrêt du 10 octobre 2002 puis aux opérations de mise en œuvre et de rétrocession de la péninsule pour lesquelles la dernière réunion s'est tenue en novembre 2011, une semaine avant sa démission.
Voilà pourquoi l'argument consistant à dire : « Biya a nommé Kamto, donc Kamto doit être reconnaissant à Biya » relève d'une conception féodale du service public. Un État n'est pas la propriété personnelle de son président, et un ministre n'est pas le vassal du chef de l'État. Une mission républicaine n'est pas une faveur du prince.
Au nom de quoi, donc, Maurice Kamto devrait-il être reconnaissant à Paul Biya ?
À un homme qui l'a, à plusieurs reprises, traité comme un adversaire plutôt que comme un compatriote ?
À un homme dont le régime l'a fait emprisonner au milieu des années 1980 parce qu'il avait eu le toupet de critiquer une production intellectuelle consacrée au chef de l'État ?
À un homme qui l'a nommé vice-doyen dans une faculté où, situation pour le moins singulière, il n'y avait même pas de doyen ?
À un homme qui, en 2004, a dû lui fabriquer de toute pièce, et en toute urgence, le portefeuille de ministre délégué auprès du ministre de la Justice, notamment pour lui donner un cadre institutionnel correspondant à la mission qu'il accomplissait dans le dossier Bakassi, sans pour autant lui confier la totalité du ministère parce qu'il ne l'en croyait pas digne ?
Et au nom de quoi celui qu'on a, au fil des années, intimidé, humilié, sali, méprisé, emprisonné, assigné à résidence, proscrit... devrait-il éprouver envers son persécuteur une dette de reconnaissance éternelle ?
De quelle gratitude parle-t-on ? De celle du prisonnier envers son geôlier ?
Maurice Kamto ne souffre pas du syndrome de Stockholm. Dis-le bien à Paul Biya. Il n'est pas de ces hommes qui prennent les coups reçus pour des preuves d'affection et les persécutions pour des marques de confiance. Il n'est pas un Djamen, pourrait-on dire !
Alors, mon cher Boris, toi qui as accès aux oreilles de Paul Biya, transmets-lui ceci : Qu'il cesse donc d'accuser Maurice Kamto d'être ingrat.
S'il lui tient tant de parler d'ingratitude, qu'il commence par regarder l'histoire de sa propre vie. Il y trouvera peut-être un miroir plus instructif que Maurice Kamto.
Par Kand Owalski









