Politique of Monday, 21 September 2026

Source: www.camerounweb.com

L'affaire Eto'o ou le miroir des fractures camerounaises

'Samuel Eto'o coche la case absolue. Parti de New Bell, devenu le plus grand' 'Samuel Eto'o coche la case absolue. Parti de New Bell, devenu le plus grand'

La controverse autour de Samuel Eto’o est le reflet de fractures plus profondes de la société camerounaise. À partir d’un débat entre Valsero, Jean-Bruno Tagne et Luc Perry Wandji, l’on peut opposer deux visions : celle qui valorise avant tout la réussite individuelle d’Eto’o et celle qui exige que les moyens employés et la gestion institutionnelle soient également examinés.

Il existe au Cameroun un nom que des familles ont retiré de leurs conversations. Pas par indifférence, par précaution. On l'a vérifié en public la semaine dernière, quand trois hommes que la politique rassemble se sont déchirés sur ce seul sujet.

La deuxième édition de « L'invité de la Clinic », animée par le Général Valsero avec Jean-Bruno Tagne et Luc Perry Wandji, n'a pas produit un débat sur la Fecafoot. Elle a produit la démonstration que Samuel Eto'o ne divise pas selon les lignes existantes. Il les traverse.

Une fracture qui coupe à l'intérieur des camps

Les trois hommes partagent l'essentiel. Le même espace d'opinion, les mêmes combats, une estime réciproque que l'animateur revendique en ouverture. Il ne s'agit pas d'une émission, dit-il, mais d'un moment d'intimité entre gens qui se connaissent.

Le nom arrive à la cinquième minute. Quarante minutes plus tard, les deux invités se demandent mutuellement qui ils sont, l'un annonce qu'il va pourrir l'émission, et l'hôte confie qu'il n'aurait pas posé le sujet sur la table s'il avait su.

Sur tout autre dossier, connaître leur camp aurait suffi à prédire leurs positions. Ici l'appartenance ne prédit rien. Une ligne qui coupe à l'intérieur des camps au lieu de les séparer n'est pas une ligne politique. Elle est plus ancienne et plus profonde.

Deux codes, pas deux opinions

Dans les quartiers où l'État n'a jamais rien garanti, on n'apprend pas à respecter la règle, on apprend à s'en sortir. La règle n'a protégé personne, elle a surtout servi à trier. Ce qui compte est le résultat, et le résultat seul.

Samuel Eto'o coche la case absolue. Parti de New Bell, devenu le plus grand. Dans ce code, il n'y a rien à ajouter, parce que le chemin ne se discute jamais pour personne.

Luc Perry Wandji l'énonce sans détour. Eto'o est un fétiche pour les enfants de New Bell, dont il est. Le mot dit exactement ce dont il s'agit, un objet qui protège et qu'on ne discute pas.

La vision institutionnelle repose sur le postulat inverse. Elle suppose que les règles peuvent fonctionner, qu'une fédération est réformable et qu'un dirigeant rend des comptes. Jean-Bruno Tagne la formule ainsi, il n'y a ni fétiche ni tabou quand on gère la chose publique.

Le blocage est là. L'un demande comment, l'autre répond qu'il a réussi. Ce ne sont pas deux réponses opposées à une même question, ce sont deux questions différentes. Aucune preuve ne peut trancher, puisque les preuves portent sur les moyens et que le premier code ne les regarde pas.

La critique traitée comme un mobile

De ce code découle une règle plus redoutable. Critiquer l'un des siens qui a réussi ne peut relever que de la jalousie. Le reproche n'est jamais examiné, il est expliqué.

L'ouverture de l'émission en donne la mesure. L'animateur ne demande pas à Tagne ce qu'il reproche à Eto'o. Il lui demande pourquoi il le déteste, deux fois, et Tagne doit nier deux fois avant de pouvoir dire quoi que ce soit.

Le piège est parfait, car nul ne prouve l'absence d'un sentiment. Plus on argumente, plus on confirme qu'on s'acharne. Le code transforme chaque preuve en symptôme.

Un détail achève la démonstration. Valsero critique régulièrement le président de la Fecafoot et ne le présente pas comme un modèle. Il emprunte pourtant la grille adverse, et elle fonctionne. Une grille qui opère même dans la bouche de qui n'y croit pas est devenue le réflexe par défaut d'une société.

L'émotion que personne ne revendique

Le plateau tient quatre minutes sur une rumeur de palais que ses participants qualifient eux-mêmes de légende urbaine démentie. Nul n'exige de preuve. Quelques minutes plus tard, dès qu'il s'agit d'un proche, il faut une preuve judiciaire et un dossier sans suite devient un dossier clos. Le seuil monte avec la proximité.

Le vocabulaire suit le même mouvement. Le mot fétiche est prononcé, puis les deux hommes se déclarent tour à tour non fétichistes. Chacun réclame pour soi la rationalité et la refuse à l'autre.

C'est la signature du phénomène. L'émotion gouverne la conversation entière et personne ne consent à la revendiquer.

Le même mécanisme, trois échelles

On l'a vu à l'échelle d'une direction de parti. Un ancien militant aurait affirmé à la télévision que le directoire du MRC avait délibéré pour organiser une campagne contre Samuel Eto'o, accusation relayée par le président de la Fecafoot sur sa page. Or le secrétaire général du parti, Pierre Emmanuel Binyam, est un soutien public et daté d'Eto'o, et c'est lui qui a confirmé qu'aucune délibération de ce type n'avait eu lieu.

On le voit surtout à l'échelle des familles. Des milliers de Camerounais ont cessé d'aborder ce nom avec un frère, un cousin, un ami de vingt ans. On n'évite pas un sujet parce qu'on est en désaccord. On l'évite quand il menace le lien.
Un plateau, un directoire, une table de famille. Un seul mécanisme.

Ce que le miroir renvoie

La fracture n'oppose pas les partisans d'Eto'o à ses adversaires. Elle sépare ceux qui jugent les moyens de ceux pour qui seuls les résultats comptent, et cette division ne dit rien du football. Elle dit ce que chacun attend encore de l'État.

C'est pourquoi la controverse ne se conclut jamais. Elle ne porte pas sur Eto'o. Elle porte à chaque fois sur celui qui en parle.

Une société où l'on doit prouver son absence de haine avant d'être écouté n'a pas de débat public. Elle a des procès d'intention. Le plateau de la Clinic n'a pas raté son émission. Il a montré, en quarante minutes, ce que le pays fait de lui-même chaque fois que ce nom est prononcé.

John Lawson