Actualités of Friday, 20 February 2026

Source: www.camerounweb.com

L'accord secret entre Washington et Yaoundé : comment le Cameroun est devenu le geôlier de l'Amérique de Trump

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Un centre de rétention pour étrangers, des migrants qui ne sont pas camerounais, une entente dont aucun des deux gouvernements ne reconnaît officiellement l'existence. Derrière l'arrestation, le 18 février à Yaoundé, de quatre journalistes et d'un avocat qui tentaient de documenter cette situation hors norme, se dessine une architecture diplomatique secrète dont Jeune Afrique a reconstitué les contours au terme de plusieurs semaines d'enquête. Un accord que personne n'a signé publiquement, mais que tout le monde, à Yaoundé comme à Washington, semble appliquer scrupuleusement.


Tout commence à l'automne 2024, dans les coulisses d'une transition politique américaine encore en cours. Selon des sources diplomatiques ouest-africaines interrogées par Jeune Afrique, des émissaires du futur gouvernement Trump auraient contacté plusieurs capitales africaines dès novembre 2024 pour explorer la possibilité d'accords de « pays tiers sûrs » — des États acceptant de recevoir temporairement des migrants expulsés des États-Unis, dont le renvoi vers leur pays d'origine est bloqué par des décisions de justice américaines.
Plusieurs pays auraient décliné, craignant les réactions de leur opinion publique et de la société civile. Le Cameroun, lui, aurait accepté. Jeune Afrique a pu consulter une note de synthèse rédigée par un diplomate africain en poste à Washington, qui décrit un accord reposant sur trois piliers : la mise à disposition par Yaoundé d'un site de rétention discret, une compensation financière versée par le Département américain de la sécurité intérieure (DHS), et un engagement de confidentialité mutuelle. Ni le palais d'Etoudi ni le Département d'État n'ont répondu à nos demandes de commentaire.


Pourquoi Yaoundé a-t-il accepté ? La réponse tient, selon nos sources, à une combinaison de pressions et d'intérêts. Le gouvernement du président Paul Biya, déjà fragilisé par la crise anglophone et par des tensions sécuritaires dans l'Extrême-Nord, avait besoin d'un signal fort de soutien de Washington. En acceptant de jouer le rôle de « hub d'expulsion » pour l'administration Trump, Yaoundé espérait obtenir en retour un assouplissement des critiques américaines sur les droits humains, un soutien renouvelé dans les instances internationales, et peut-être une aide sécuritaire accrue.

Un fonctionnaire camerounais, s'exprimant sous couvert d'anonymat auprès de Jeune Afrique, résume la logique avec une franchise désarmante : « Nous n'avons pas choisi d'accueillir ces gens par générosité. Nous avons choisi de ne pas nous opposer à Washington à un moment où nous avions besoin de lui. »

Le complexe identifié par le New York Times le 14 février, et dont Jeune Afrique a cherché à établir la nature exacte, ne serait pas une prison au sens strict du terme. Selon des témoignages recueillis auprès de proches de migrants détenus, il s'agirait d'un ensemble de bâtiments administratifs reconvertis à la hâte, situés dans la périphérie de Yaoundé, à l'écart des axes principaux. Les conditions d'hébergement y seraient précaires : surpopulation, accès limité à l'eau potable, absence de suivi médical régulier.

D'après les informations exclusives de Jeune Afrique, le site accueillerait à ce jour entre 60 et 90 personnes, originaires de plusieurs pays d'Afrique subsaharienne et même, selon une source, d'Asie du Sud. Aucun d'entre eux ne serait camerounais. Plusieurs auraient obtenu aux États-Unis des ordonnances judiciaires suspendant leur expulsion vers leur pays d'origine, ce qui explique leur transfert vers un pays tiers.

Pour les organisations de défense des droits humains, cette situation constitue une violation caractérisée du droit international. Transférer des individus bénéficiant de protections judiciaires américaines vers un pays tiers sans leur consentement, et les y maintenir dans l'opacité la plus totale, revient selon elles à nier les décisions de tribunaux souverains.

Selon les informations de Jeune Afrique, au moins deux organisations américaines de défense des droits — dont l'une basée à New York — ont saisi en urgence des juridictions fédérales américaines pour obtenir des informations sur le statut juridique des migrants détenus au Cameroun. Une audience préliminaire serait programmée dans les prochaines semaines.

Pour l'avocat Joseph Awah Fru, interpellé puis relâché le 18 février, l'enjeu dépasse le Cameroun : « Si cela passe, si personne ne réagit, demain c'est n'importe quel pays africain qui peut devenir le sous-traitant des expulsions américaines. Le continent ne peut pas accepter ce rôle. »