Actualités of Monday, 26 October 2026

Source: www.camerounweb.com

Jean Fochivé : Le maître espion

Jean Fochivé, né en 1931 à Foumban, fut l’une des figures majeures des services de renseignement camerounais sous Ahmadou Ahidjo et Paul Biya.

Le 1er mars 1996, à 13 heures, le Délégué général à la Sûreté nationale quitte le palais d’Étoudi.

Convoqué le matin même pour une entrevue avec le chef de l’État, il a attendu plusieurs heures avant d’apprendre que la rencontre était reportée.
En route vers son domicile, son fidèle chauffeur Nji, à son service depuis plus de vingt ans, allume la radio pour écouter le journal national.

𝐶’𝑒𝑠𝑡 𝑎𝑖𝑛𝑠𝑖 𝑞𝑢𝑒 𝑠𝑜𝑛 𝑝𝑎𝑡𝑟𝑜𝑛, 𝑎𝑠𝑠𝑖𝑠 à 𝑙’𝑎𝑟𝑟𝑖è𝑟𝑒 𝑑𝑢 𝑣éℎ𝑖𝑐𝑢𝑙𝑒, 𝑎𝑝𝑝𝑟𝑒𝑛𝑑 𝑒𝑛 𝑑𝑖𝑟𝑒𝑐𝑡 𝑞𝑢’𝑖𝑙 𝑣𝑖𝑒𝑛𝑡 𝑑’ê𝑡𝑟𝑒 𝑑é𝑚𝑖𝑠 𝑑𝑒 𝑠𝑒𝑠 𝑓𝑜𝑛𝑐𝑡𝑖𝑜𝑛𝑠 !
Stupéfait, il ordonne aussitôt au chauffeur de prendre la direction de la Délégation général à la Sûreté nationale.

Mais, à son arrivée, il se heurte à un barrage de la gendarmerie nationale ; son bureau et tout son contenu ont déjà été mis sous scellés.

Deux heures seulement après son limogeage, sous l’œil vigilant du général Angouand et de ses hommes du CENER, qui ont encerclé l’immeuble du Secrétariat d’État à la Sûreté nationale et investi son cabinet, Fochivé est contraint de rassembler rapidement ses effets personnels et de quitter les lieux.

Ainsi s’achève la carrière de celui qui aura passé plus de trente ans dans les arcanes du renseignement camerounais.


Jean Fochivé fut le maître espion des régimes d’Amhmadou Ahidjo et de Paul Biya.
-Le commissaire

Né en 1931 à Foumban, Jean Fochivé, de son nom de naissance Aboubakarim Fochivé Féwou, grandit dans l’Ouest du Cameroun.
Après ses études primaires, il entame sa vie professionnelle au début des années 1950, dans l’administration policière.

Affecté notamment à Dschang puis à Bafang, où il exerce des fonctions de secrétaire de brigade, il poursuit parallèlement sa formation.

En 1952, il intègre l’École de police de Yaoundé. Travailleur et ambitieux, il se distingue aux concours professionnels, puis rejoint l’École supérieure de police de Dakar, où il se classe major africain de sa promotion.

Le 18 janvier 1960, suite à l’indépendance du Cameroun, il est nommé commissaire central de Douala, ville alors secouée par les tensions politiques liées à la lutte pour l’indépendance.

Cette nomination marque le début d’une ascension fulgurante. Le jeune commissaire ne tardera pas à quitter le terrain policier pour s’installer au cœur de l’appareil sécuritaire de l’État.

-Le maître espion

En 1961, Fochivé prend la direction du Service d’études et de documentation (SEDOC), une structure de renseignement chargée notamment de surveiller les opposants et de protéger le pouvoir.
Il cumule bientôt cette responsabilité avec celle de la sécurité présidentielle.

Au fil des réorganisations administratives, le SEDOC évolue vers d’autres structures, notamment la Direction de la documentation (DIRDOC), le Centre national de documentation, puis le Centre national des études et des recherches (CENER).

Fochivé demeure une figure centrale de cet appareil, malgré une première disgrâce sous Ahidjo, en 1977, et son éviction des services en 1984.

Rappelé en 1989 par Paul Biya, il retrouve les commandes du renseignement. En mai 1991, il est nommé Délégué général à la Sûreté nationale, avant de devenir, en novembre 1992, secrétaire d’État à la sécurité intérieure.

Il incarne la continuité d’un système de surveillance hérité de la période coloniale et consolidé après l’indépendance.

-Le visage de la terreur

Derrière le haut fonctionnaire se dessine le portrait controversé d’un homme associé aux heures les plus sombres de la répression politique au Cameroun.

Son nom reste notamment lié à la lutte contre l’Union des populations du Cameroun (UPC) et à la répression des maquis nationalistes, particulièrement dans les régions de l’Ouest.

Sous la responsabilité des services de sécurité qu’il dirige, les opposants sont traqués, arrêtés et interrogés.

Des travaux historiques consacrés à la guerre du Cameroun documentent le recours à la torture dans les structures de répression, notamment au sein des Brigades mixtes mobiles.

Fochivé est présenté par plusieurs auteurs comme l’un des principaux artisans de cet appareil policier.

Les accusations qui pèsent sur lui vont plus loin. Des publications camerounaises lui attribuent une responsabilité dans l’incendie du marché Congo de Douala, la tragédie du « train de la mort », l’arrestation de Mgr Albert Ndongmo et la condamnation à mort d’Ernets Ouandié, figure majeure de l’UPC, exécuté le 15 janvier 1971.

Lui-même défendait sa mission au nom de la protection de l’État et de ses institutions.

-La déchéance

La chute de Fochivé commence véritablement au début de 1996. Aux élections municipales de janvier, les listes du RDPC qu’il soutient dans le Noun essuient une défaite face à l’Union démocratique du Cameroun (UDC) d’Adamou Ndam Njoya.

Cette déconvenue politique fragilise davantage un homme dont l’influence repose largement sur sa proximité avec le pouvoir.
Le 1er mars, Paul Biya le démet de ses fonctions.

Celui qui disposait de gardes du corps, de véhicules de fonction et d’un accès privilégié aux cercles présidentiels perd brutalement ses attributs.

Selon le témoignage familial rapporté dans 𝐿𝑒𝑠 𝑅é𝑣é𝑙𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛𝑠 𝑑𝑒 𝐽𝑒𝑎𝑛 𝐹𝑜𝑐ℎ𝑖𝑣é, il se retrouve privé de ses protections et de ses moyens officiels, tandis que le ministre de l’Habitat lui demande de libérer le logement qu’il occupe depuis 1963.

À Foumban, il doit également régler plusieurs années d’arriérés d’électricité, des factures qu’il affirme n’avoir jamais reçues auparavant.

L’ancien maître espion espère pourtant retrouver les faveurs du régime.

Mais un événement familial vient anéantir ses dernières ambitions : la veille de sa mort, son fils Samuel annonce sur les ondes de CRTV Radio Bafoussam sa démission du RDPC, accompagnée de vives critiques contre le pouvoir.

Dans un contexte où le père cherche encore à renouer avec les sommets de l’État, cette sortie publique compromet davantage ses chances de retour.

Le samedi 12 avril 1997, à Yaoundé, Fochivé rend visite à René Owona, ancien ministre et conseiller chargé des affaires réservées de l’État, dans sa résidence de la Vallée de la Mort.

Selon le récit rapporté par ses proches, il y apprend que ses espoirs de réhabilitation sont désormais anéantis.

En quittant les lieux, il est saisi d’un malaise. Son chauffeur, Nji Arouna, le conduit en urgence à l’hôpital, où il est déclaré mort. La crise cardiaque est rapportée comme la cause de son décès.

Le dernier acte se joue à Foumban, le 25 avril 1997, lors de l’arrivée de sa dépouille. Alors que le sultan et ses notables attendent le cortège funèbre au palais royal, un pan du mur d’enceinte s’effondre sans raison.

L’incident s’apparente à une tombée de rideau sur une vie passée dans l’ombre ; symbole d’une trajectoire aussi puissante que tragique.


- 𝑪𝒍𝒖𝒃 𝑱𝒐𝒖𝒓𝒏𝒂𝒍 - 𝑪𝒆𝒏𝒕𝒓𝒆 𝑬𝒅𝒖𝒄𝒂𝒕𝒊𝒇 𝑩𝒂𝒔𝒕𝒐𝒔