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Politique of Wednesday, 13 October 2021

Source: www.camerounweb.com

Interview d’Hilaire Kamga : ‘le Grand Dialogue National a été un cuisant échec’

Hilaire Kamga Hilaire Kamga

Voulu par le président Paul Biya, le "grand dialogue national" s’est tenu en fin 2019. Il s’agissait pour les participants de tenter de mettre un terme au conflit meurtrier entre Yaoundé et des séparatistes anglophones dans le NOSO. Bien avant les travaux le scepticisme avait pris le pas sur les espoirs de voir aboutir cette initiative. Pour raison, de l'absence des principaux leaders sécessionnistes. Deux ans après, les faits semblent donner raison à ceux qui n’y croyaient pas vraiment. A l’heure du bilan, Hilaire Kamga dresse un constat assez amer. Ce dialogue n’a rien apporté de nouveau, mieux, c’est un échec cuisant. Le Président de la plateforme de la société civile s’est confié à Camerounweb dans une interview dans laquelle il fait un bilan sans complaisance de cet évènement et propose des pistes de sortie de crise.





Deux ans après la tenue du Grand Dialogue National, quels bilans pouvez-vous faire de la mise en œuvre des recommandations issues de cette rencontre?



Le bilan est très mitigé. Il ne saurait d’ailleurs être autrement dès lors où la vacuité de ce Grand Dialogue avait été établie bien avant sa tenue. Il est important de préciser que dès l’annonce de ce GDN, j’ai démontré dans une note d’analyse et de proposition l’inutilité de cette rencontre au regard de son format, de la structure des participants et surtout des termes de référence rendus publics à cet effet. A ce jour l’on peut aisément constater qu’en dehors de l’encadrement juridique du fameux « statut spécial » des deux régions en guerre, la mise en œuvre des recommandations du fameux GDN tardent à être perceptible.


Peut-on dire de manière objective que le Grand Dialogue National porte des fruits ? Si oui lesquels ? Si non, à quel niveau le gouvernement a-t-il péché ?


Comme je l’ai indiqué ci-dessus, le Grand Dialogue National a été un cuisant échec. Il a échoué dans sa conception et dans le déficit de sincérité dans sa mise œuvre. En effet, si l’organisation du GDN était déterminée par une volonté d’adresser la crise qui sévissait dans le NOSO, alors l’on peut aisément affirmer que ce GDN n’a porté aucun fruit car après sa tenue, la crise n’a fait que s’empirer, établissant de fait la vacuité de ce grand dialogue budgétivore.
Le Gouvernement de Yaoundé assume la responsabilité de cet échec dès lors qu’il continue d’être habité par un négationnisme révoltant. Je suis particulièrement éberlué de voir que le discours ambiant au niveau du gouvernement de Yaoundé reste la relativisation de la crise qui secoue le NOSO. Cette relativisation se structure autour d’arguments négationnistes tendant à faire croire que notre armée a un total contrôle de la situation et que les camerounais de ces régions-là peuvent vaquer à leur occupations sans soucis. Ce qui est archi-faux. Le Gouvernement n’a même pas été capable de poser des actes symboliques de nature à atténuer les récriminations des frères anglophones du Nord-Ouest par exemple. A titre illustratif la route Babadjou-Bamenda, quasiment impraticable depuis plus 7ans, n’a fait l’objet d’aucune action gouvernementale depuis la fin du GDN. Or cette route est l’un des arguments utilisés par les Séparatistes pour affirmer que les « Francophones » eux-mêmes ont déjà « séparâtes ».
Curieusement, il a fallu que le Premier Ministre lui, fasse l’expérience de cette route pour comprendre la pertinence de ce que nous disons depuis 03 ans.



L’une des plus grandes résolutions du Grand Dialogue National c’est le statut spécial accordé aux deux régions anglophones. Depuis décembre 2019, ce statut a été adopté par les députés. Sur le terrain, quelles sont les retombées de ce statut ?



Ce statut spécial n’est autre chose qu’une fuite en avant. Je ne crois pas qu’il y ait déjà quelques retombées. Que ce soit en ce qui concerne l’amélioration de la situation des populations des régions anglophones prises au piège d’une guerre sale. Pour autant, si du point de vue du développement, et de l’amélioration des conditions de vie, il n’y a rien de perceptible, l’on peut au moins affirmer que suivant la nature bureaucratique du régime de Yaoundé, il y a déjà des retombées en terme de distribution de nouvelles positions de pouvoir à caractère prébendier et d’assèchement des caisses de l’Etat pour des salaires et missions inutiles aux impacts résiduels sur la crise du NOSO. Les nouveaux responsables nommés à l’issu de l’adoption de la loi consacrant ce statut spécial n’ont, à ce jour, pas posés d’actes lisibles et visibles de nature à justifier cette nouvelle reconfiguration de l’architecture politico-administrative locale.

On a l’impression que malgré les efforts du gouvernement de résoudre la crise, les tensions se cristallisent et le conflit s’enlise. Qu’est ce qui peut justifier cette situation ?


C’est une question centrale dans la compréhension de ce qui se passe dans le NOSO. Et la question subsidiaire serait : est-ce que le gouvernement de Yaoundé veut vraiment résoudre cette crise en ce moment il a laissé se développer une quasi industrialisation de la guerre ?
En effet, si le postulat gouvernemental reste la Négation de l’existence d’une guerre dans le NOSO, alors il ne pourra jamais venir à bout de la guerre. C’est juste une question de logique. Vous ne pouvez pas récolter les ignames dans un champ de blé. Il y a quelques jours encore, le Contre-Amiral Cyrille ATONFACK, responsable de la Communication du MINDEF affirmait lors d’un colloque à Yaoundé, que le Cameroun n’est pas en guerre, et l’armée n’est déployée dans le NOSO que pour une mission de « maintien de l’ordre renforcé ». Cette position est donc officielle, et traduit à elle seule le négationnisme ambiant dans le giron gouvernemental. Malgré les centaines de nos soldats tombés au front, il est indécent de continuer de nier l’existence d’un conflit dans le NOSO.
Je peux par ailleurs comprendre que cette position est stratégiquement justifiée dès lors qu’en niant l’existence d’un conflit au Cameroun, on se soustrait aux obligations de respecter le droit de la guerre tel qu’encadré par les 04 conventions de Genève et leurs protocoles. Le gouvernement de Yaoundé essaye de faire croire qu’il n’y a pas de belligérance et donc qu’il est non justifié d’invoquer le Droit international humanitaire dans les situations observées dans le NOSO.


Comment peut-on sérieusement continuer de nier l’existence d’un conflit qui a déjà enregistré plus 10.000 (Dix mille Ndlr) morts dont environs un millier de nos vaillants soldats ? Comment peut-on sereinement continuer de nier l’existence d’une guerre alors que plus d’un demi-million de personnes sont devenus des déplacées internes ou simplement des réfugiés ?
Tant que Yaoundé refusera d’accepter la réalité de la situation, le gouvernement ne pourra pas venir à bout de cette crise. Et cette réalité est qu’il y a une véritable guerre qui sévit dans le NOSO opposant des belligérants, et que cela constitue un CANI. Cette réalité est que les séparatistes ont un contrôle partiel des populations leur permettant par exemple de donner des mots d’ordre qui sont scrupuleusement respectés par les populations à l’instar des « Ghost Town » (ville morte, Ndlr). La réalité est que les « ambazoniens » sont organisés et ont un leadership structuré autour de ce qu’ils appellent « Interim Government of Ambazonia ». La réalité est enfin TOUT sauf ce que les intellectuels organiques du Régime au pouvoir à Yaoundé présentent et qui fait l’affaire de tous ceux qui profitent de l’enlisement de cette guerre.


Que répondez-vous à ceux qui estiment que qu’un nouveau dialogue doit se tenir hors du Cameroun, sous l’égide des partenaires extérieurs ?


C’est aussi ma position. Pour résoudre cette crise de manière définitive, il est impératif de prendre au sérieux les belligérants. Ce n’est pas parce que des brigands se sont mêlés au conflit que cela délégitime forcément les principaux leaders anglophones qui ont posé des problèmes concrets au Gouvernement de Yaoundé. Il est nécessaire qu’une négociation directe soit menée avec les leaders anglophones représentatifs et particulièrement ceux en exil. Et une telle négociation ne peut se faire que hors du Cameroun avec la facilitation ou la médiation d’une tierce partie. Ce n’est qu’après ces négociations qui devraient déboucher sur la réinstauration du fédéralisme, qu’il faudrait envisager un nouveau/vrai grand dialogue national ayant pour principal objectif d’encadrer légalement les accords de la négociation sus-citée et de définir un nouveau modèle de vivre ensemble dans le cadre de cette nouvelle République Fédérale du Cameroun. Ceux qui ont violé le consensus de 1961 traduit dans l’article 47 de la Constitution de 1961 n’ont pas rendu un bon service au Cameroun : et nous en payons le prix aujourd’hui.



Etes-vous d’avis avec ceux qui pensent qu’il faut retirer l’armée sur le théâtre des opérations, libérer les personnes arrêtées dans le cadre de la crise et organiser un dialogue inclusif? Qu’est-ce qui peut garantir à l’Etat qu’une fois fait, les exactions s’arrêteront ?


Vous posez la un problème sérieux. Je ne crois pas qu’il s’agisse d’exiger le retrait de l’armée. J’indique ici que ma position s’appuie toujours, sur cette question, sur les fondamentaux des négociations dans la résolution d’un conflit. Les préalables sont entre autres d’amener la partie à accepter une trêve négociée. Cette trêve ne peut pas signifier que l’armée quitte les territoires où elle opère. Pour autant, nous ne pouvons plus rester silencieux lorsque nos soldats sont massacrés chaque jour au front. Si nous voulons que les lignes bougent dans le sens du retour à la paix dans le NOSO, nous devons avoir le courage de dire au gouvernement d’évacuer l’orgueil et de s’éloigner des sécurocrates et autres « va-t-en-guerristes » ,pour prendre les mesures sérieuses et courageuses. Il est impératif de montrer des signes d’apaisement en libérant les leaders des mouvements anglophones. Après cette libération, il faut ouvrir les négociations directes de paix, et enfin organiser un vrai dialogue. Il est de ce fait décevant de voir certains leaders continuer d’insister sur le fait qu’on « ne négocie pas avec les terroriste », « on ne négocie pas avec les gens armés », etc. C’est archifaux. Il faut ici signaler qu’en son temps, même Nelson Mandela et les autre leaders de l’ANC étaient qualifiés de « terroristes»..


Après les meurtres, les enlèvements suivis des demandes de rançons, l’incendie des écoles et hôpitaux perpétrés par les différents groupes armés anglophones, croyez-vous sincèrement qu’une solution pacifique est encore possible ?


Oui une solution pacifique reste possible. C’est d’ailleurs la solution militaire qui est inopérationnelle et ne peut conduire qu’à l’impasse. Il faut noter que cette dernière nous maintiendra dans le cercle vicieux « Action-Réaction-Action-réacton » qui additionneront au quotidien des actes de vengeance de part et d’autre. Il faut enfin indiquer que plus Yaoundé reste dans cette logique, plus les séparatistes élargissent leur champ de sympathie. Ils sont aujourd’hui plus de 67% de la population des deux régions selon certaines études. Notre compétente armée ne doit plus être utilisée pour assurer l’orgueil démesuré de certains. En acceptant de dialoguer avec les vrais leaders anglophones, on trouvera le moyen d’éliminer les groupes criminels qui sèment la terreur dans le NOSO.
Interview proposée par Joseph Essama

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