Actualités of Friday, 20 February 2026

Source: www.camerounweb.com

Ils fuyaient la persécution, ils se retrouvent prisonniers à Yaoundé : le visage humain des expulsés de Trump

Image illustrative Image illustrative

Ils viennent du Soudan, de la RDC, de Guinée, d'Érythrée. Certains avaient passé plusieurs années sur le sol américain, construisant une vie, scolarisant leurs enfants, obtenant des protections judiciaires qui auraient dû les mettre à l'abri d'un renvoi forcé. Aujourd'hui, ils se retrouvent retenus dans un complexe à la périphérie de Yaoundé, dans un pays qu'ils ne connaissent pas, sans information claire sur leur sort. Jeune Afrique a recueilli, au prix d'une enquête de terrain rendue difficile par les pressions des autorités camerounaises, les témoignages de proches de plusieurs détenus, qui dressent un tableau glaçant de leur quotidien.

Omar, 34 ans, Soudanais : « Je pensais que la justice américaine me protégeait »
Omar — le prénom a été modifié à sa demande — avait fui le Darfour en 2019 après avoir vu sa famille massacrée lors d'une attaque de miliciens. Arrivé aux États-Unis via le Mexique, il avait obtenu un statut de protection temporaire et une ordonnance d'un tribunal fédéral suspendant toute procédure d'expulsion vers le Soudan.
Le 9 février, il a été embarqué dans un vol charter sans préavis. Destination : Yaoundé. Selon le récit que sa sœur, joignable à Minneapolis, a livré en exclusivité à Jeune Afrique, Omar n'aurait été informé ni de la destination ni de la durée prévue de sa rétention. Il aurait pu envoyer un seul message depuis un téléphone d'un gardien bienveillant : « Je suis au Cameroun. Je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas combien de temps. »

L'un des aspects les plus préoccupants de la situation, révélé par plusieurs témoignages recueillis par Jeune Afrique, concerne les méthodes utilisées pour inciter les migrants à accepter un retour vers leur pays d'origine — ce même pays d'où ils avaient fui et vers lequel la justice américaine avait, dans plusieurs cas, interdit leur renvoi.


Selon ces sources, des agents — dont il n'a pas été possible d'établir s'ils étaient camerounais ou américains — auraient présenté aux détenus des formulaires de « retour volontaire », en leur expliquant que s'ils refusaient de signer, ils resteraient au Cameroun « indéfiniment ». Certains auraient signé sous la contrainte, sans comprendre pleinement la portée juridique du document, parfois rédigé uniquement en anglais ou en français alors que leur langue maternelle est le tigrigna, l'arabe ou le lingala.

L'avocat Joseph Awah Fru, que Jeune Afrique a joint peu après sa libération le 18 février, confirme avoir eu connaissance d'au moins six cas de signatures obtenues dans ces conditions. « Ce ne sont pas des retours volontaires, dit-il. C'est de la coercition habillée en formulaire administratif. »

L'une des révélations les plus troublantes que Jeune Afrique est en mesure de rapporter concerne la présence possible de mineurs au sein du complexe de rétention. Selon le témoignage d'un proche d'un détenu guinéen, un homme aurait été expulsé des États-Unis avec ses deux enfants en bas âge — 4 et 7 ans — qui se trouveraient donc, eux aussi, retenus dans le centre de Yaoundé. Ni le DHS américain ni les autorités camerounaises n'ont répondu aux questions de Jeune Afrique sur ce point précis.

Si cette information est confirmée, elle ajouterait une dimension supplémentaire au scandale juridique et humanitaire en cours, dans la mesure où plusieurs conventions internationales, ratifiées aussi bien par les États-Unis que par le Cameroun, prohibent la détention d'enfants dans des centres fermés.
Journalistes arrêtés, avocat menacé : la vérité sous séquestre
L'arrestation, le 18 février, de quatre journalistes de l'Associated Press et de la BBC, ainsi que de l'avocat Awah Fru, illustre la volonté des autorités camerounaises de maintenir l'opacité sur cette affaire. La confiscation des téléphones, ordinateurs et équipements audiovisuels — au prétexte d'« informations sensibles » — a pour effet pratique d'effacer des données potentiellement accablantes.

Jeune Afrique a appris de sources internes à l'Associated Press que le journaliste frappé lors de son interpellation avait, avant la saisie de ses équipements, réussi à transmettre une partie de ses enregistrements à un contact extérieur. Le contenu de ces documents n'a pas encore été rendu public, mais l'agence américaine envisagerait une publication prochaine, selon nos informations.

Pour les organisations de défense de la liberté de la presse, cette affaire révèle une double réalité : l'affaiblissement continu de l'espace civique au Cameroun, et la complicité objective d'un État africain dans une politique migratoire américaine que ses propres tribunaux ont partiellement censurée. Les migrants retenus à Yaoundé ne sont pas seulement les victimes d'une décision de Washington. Ils sont aussi les otages d'un silence entretenu à deux voix, de part et d'autre de l'Atlantique.