Vous-êtes ici: AccueilActualités2021 11 05Article 626962

Actualités Régionales of Friday, 5 November 2021

Source: L'oeil du Sahel

Hapsatou Adamou, 45 ans, survivante de Boko Haram: 'je cherche mon mari depuis 8 ans'

Interview réalisée par Abdoulkarim Hamadou Interview réalisée par Abdoulkarim Hamadou

Vous êtes l'une des victimes vivantes de Boko Haram. Deux de vos enfants ont été tués devant vous, votre mari et l'un de vos enfants sont portés depuis lors. Pouvez-vous nous rappeler les circonstances de cette triste journée ?

Vous l'avez sans doute indiqué c'est une triste journée. Et je me rappelle comme si c'était hier. Ce jour-là en effet, autour de 4 heures du matin, nous avons suivi des appels retentir ''Allahou Akbar Allahou Akbar '' (Dieu est grand, Ndlr) à plusieurs. On a pensé à un moment à l'appel à la prière, mais lorsqu'on a vu l'heure c'était 4 heures et je me suis dit que ça ne pouvait être ça. J'ai réveillé les en leur disant que les gens là sont déjà chez nous. Pendant ce temps, les gens ont frappé à la porte, j'ai pensé que c'était des voisins apeurés qui venaient vers nous. Malheureusement, c'étaient ces gens-là même. Curieusement, quand ils sont entrés, ils appelaient nommément les enfants. Lorsque l'un s'est présenté, ils lui ont dit que c'en est terminé pour toi. Couche-toi là et c'est comme ça qu'ils l'ont égorgé comme un animal sous mes yeux. L'un de ses frères qui tentait de s'enfuir a, à son tour reçu une balle. J'étais sans voix, je ne pouvais dire quelque chose. C'est ma co-épouse qui me tenait par les bras et me demandait de fuir. Dans ce cafouillage indescriptible, le père, l'un de mes fils se sont enfuis. J'ai pris le reste d'enfants pour m'installer à Mora. Ça fait bientôt 8 ans que nous avons quitté Amchidé pour Mora.

Entre temps, est-ce que vous avez pu renouer le contact avec votre mari ou votre fils ?

Depuis que nous avons repris un peu les esprits, je me suis lancée à la recherche de ces deux personnes. Pour ce qui est de mon mari, je suis toujours sans nouvelle de lui depuis près de 8 ans. J'ai essayé de partager sa photo partout où je pensais qu'il se trouverait. J'ai fait la même chose avec mon fils, Mohamadou Ali. Heureusement que j'ai eu plus de chance récemment en ce qui le concerne. J'ai appris qu'il était enrôlé par Boko Haram. J'ai envoyé ma photo par les gens qui allaient jusque là-bas. Quand ils ont présenté ma photo, il m'a reconnue. Ils lui ont dit que ta maman ne cesse de pleurer et veut que tu rentres. C'est de cette manière qu'il a décidé de rentrer à la maison. Mais il a dit aux intermédiaires qu'il n'avait pas d'habits ; si je peux lui en trouver. C'est comme ça qu'on a acheté 3 ensembles chemise-pantalons pour lui envoyer. C'est à ce moment qu'il leur donné un numéro de téléphone par lequel je pouvais le contacter. Quand je l'ai appelé, on s'est donné rendez-vous à l'endroit indiqué. Je suis allée le récupérer.

Depuis qu'il est rentré, quel genre de relation a-t-il avec les populations et comment se comporte-t-il ?

J'ai remarqué quelque chose de particulier en lui depuis qu'il est rentré : il dort beaucoup et parle peu. Il explique ça par le fait qu'il ne pouvait dormir à volonté là-bas. Il est détenu là-bas quand il avait environ 10 ans, il en a 18 maintenant. Il y a beaucoup de choses qui ont changé. Aujourd'hui, nous nous sommes battus pour qu'il trouve quelque chose qui l'occupe. Il travaille dans une boulangerie de nigérians. Il se débrouille là-bas comme il peut, c'est le plus important.

Quand vous causez souvent, qu'est-ce qu'il vous dit de sa vie en brousse aux côtés de Boko Haram ?

Selon ce qu'il nous a dit, chaque matin on leur donnait des médicaments. Et ça les rendait très fort, et ils pouvaient marcher, courir parfois toute la journée sans se fatiguer. Il y a des gens à qui on donnait des armes, d'autres non. Lui particulièrement, il pouvait jouer les indics, il pouvait faire des courses. Il était de nombreuses attaques.

Comment faites-vous pour vivre avec les enfants et sans mari ?

Nous vivons au quotidien. Je fais la bouillie que je vends. Dieu merci, les voisins et certaines âmes de bonne volonté nous viennent aussi en aide régulièrement. C'est de ça que nous vivons. Au Nigeria, les gens reçoivent de l'aide, mais à Mora ce n'est pas le cas. En raison des difficultés évoquées, mes deux enfants de 13 et 15 ans ont dû abandonner l'école. Après avoir travaillé un peu à la boulangerie, eux-mêmes sont partis en aventure à Lagos. Si je pouvais avoir un appui, ça pourrait m'aider à faire le commerce. Le malheur ne venant jamais seul, je souffre du diabète. J'ai récemment passé deux mois à l'hôpital.

Rejoignez notre newsletter!