« Vous ne portez pas le titre de Directrice Générale, mais vous en exercez les fonctions dans les faits. » C'est par cette interpellation directe que l'ancien bâtonnier Akere T. Muna s'adresse à Nathalie Moudiki dans une lettre ouverte devenue virale. Quinze questions brûlantes sur la gouvernance de la Société nationale des hydrocarbures (SNH) : l'autorité qu'elle exerce en l'absence de son mari depuis plus de trois ans, les 215 millions de dollars engagés dans le projet CSTAR à travers une structure offshore, les données de tarification modifiées entre 70 % et 34 % de décote, les pots-de-vin de Glencore confirmés par la justice britannique, la fenêtre de trois ans laissée se refermer sans que le Cameroun ne sollicite la coopération de l'entreprise, et le double mandat de la SNH, à la fois régulateur et négociant. Muna publie cette lettre parce que « les voies privées n'ont produit que le silence » et parce que « les citoyens au nom desquels ces ressources sont censées être gérées ont le droit de savoir ». Une charge aussi implacable que documentée.
Lettre ouverte à Madame Nathalie Moudiki, Directrice Générale de fait du SNH
AKERE T. MUNA*
Madame,
Vous ne portez pas le titre de Directrice Générale de la Société Nationale des Hydrocarbures. Mais depuis plus de trois ans, dans l'absence prolongée de M. Adolphe Moudiki, vous en exercez les fonctions dans les faits — représentant la SNH auprès de l'Organisation des pays africains producteurs de pétrole, présidant le conseil d'administration de CSTAR dans lequel la SNH détient une participation de 20 %, et apparaissant, à tous égards pertinents pour le public, comme la personne qui dirige réellement la compagnie pétrolière nationale du Cameroun. Une autorité de cette nature, quelle que soit la manière dont elle a été acquise, confère au citoyen le droit d'exiger des comptes de celui ou celle qui la détient.
L'Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives, dont le Cameroun est membre depuis 2005, repose sur un principe fondateur que le gouvernement camerounais a maintes fois avalisé : les ressources naturelles d'une nation appartiennent à ses citoyens, qui ont le droit de savoir comment ces ressources sont gérées, vendues et comptabilisées. Je vous écris non pas en adversaire politique, mais en simple citoyen invoquant ce principe, et en fondateur de Transparency International Cameroun, une organisation dont le nom a été récemment invoqué par la SNH dans des circonstances que je ne considère pas honnêtes.
J'écris également parce que les institutions qui devraient vous poser ces questions ne l'ont pas fait. Ni l'Assemblée Nationale ni le Sénat n'ont convoqué la SNH pour rendre compte du projet CSTAR, des 215 millions de dollars de fonds publics qui y ont été engagés, ou de l'absence de son Directeur Général nominal de la vie publique. M. Ferdinand Ngoh Ngoh, Secrétaire Général de la Présidence, préside le conseil d'administration de la SNH par construction constitutionnelle — et n'a, à la connaissance du public, jamais rappelé à l'ordre l'institution qu'il préside, alors même que ce conseil aurait été empêché d'accéder aux locaux de la SNH lorsqu'il a tenté de se réunir. Le silence parlementaire et la paralysie du conseil d'administration ne sont pas de la reddition de comptes. Ils en sont l'absence. Dans cette absence, je vous interroge directement.
I. Sur l'autorité que vous exercez
En vertu de quelle autorité légale exercez-vous les fonctions de Directrice Générale de la SNH, et cette autorité vous a-t-elle été formellement conférée par un organe compétent, ou l'avez-vous simplement assumée ?
Les documents portant la signature de M. Moudiki porteraient, selon plusieurs sources, une image scannée plutôt qu'une signature originale. Qui autorise ces documents dans les faits, et en vertu de quel instrument juridique cette autorité est-elle exercée ?
II. Sur CSTAR et sa structure offshore
CSTAR a été structuré comme un véhicule offshore à vocation spéciale, la SNH y détenant une participation de 20 % aux côtés de Tradex (31 %) et d'Ariana Energy (49 %). Pourquoi une entreprise publique, mandatée pour gérer une ressource nationale au nom des citoyens camerounais, doit-elle conduire ce projet à travers une structure offshore plutôt qu'une entité de droit camerounais soumise au contrôle réglementaire et parlementaire camerounais ?
Ariana Energy, actionnaire privé majoritaire de CSTAR, n'a jamais publiquement divulgué sa structure de propriété effective ni aucun antécédent dans les infrastructures pétrolières, et est devenue partenaire majoritaire de CSTAR sans aucun appel d'offres documenté publiquement. Étant donné que son propriétaire, Azzam Makhlouf, exerce simultanément la fonction de Conseil du Vaudaire — une juridiction qu'il utilise professionnellement pour faciliter des programmes de citoyenneté par investissement — quelle diligence raisonnable la SNH a-t-il menée sur Ariana Energy avant de s'associer avec elle, et la SNH publiera-t-il désormais cette diligence ?
Les 215 millions de dollars engagés par la SNH dans CSTAR, ainsi que le financement plus large de 120 milliards de francs CFA mobilisé auprès de quatre banques camerounaises, ont été engagés sans accord de prêt public, sans approbation parlementaire, et sans la notification au FMI exigée par la conditionnalité du programme. Qui a approuvé cet engagement, et sur quelle base légale ?
Vous occupez simultanément les postes de Directrice des Affaires Juridiques, Conseillère Technique, et Présidente du conseil d'administration de CSTAR — tandis que la SNH lui-même se trouve des deux côtés de la transaction, actionnaire du projet de raffinerie et entité dont le brut est destiné à être traité par cette raffinerie. Comment conciliez-vous cela avec les normes les plus élémentaires de gestion des conflits d'intérêts que la SNH, en tant qu'institution engagée envers l'ITIE, prétend respecter ?
III. Sur les données de tarification modifiées
En septembre 2023, les chiffres publiquement accessibles dans la base de données Power BI de la SNH montraient une décote à Vitol d'environ 70 % en dessous du prix de référence du marché, et une décote à Glencore d'environ 34-35 %. Après la divulgation publique de ces chiffres, le communiqué « No to Manipulation » de la SNH a présenté des chiffres différents — environ 34 % pour Vitol et 15 % pour Glencore — soit environ la moitié des décotes initiales dans chaque cas, sans aucune note méthodologique expliquant ce changement. La SNH conteste-t-il que la base de données initiale, à sa propre URL publique, montrait les chiffres plus élevés ? Si oui, sur quelle base ?
Si les chiffres inférieurs, postérieurs à la modification, sont ceux que la SNH défend aujourd'hui, quelle est la justification commerciale d'une décote de 34 % sur le brut camerounais, sachant que les différents standards d'équité et de localisation pour le brut ouest-africain durant la période concernée se situaient entre environ 2 % et 8 % en dessous du Brent ? Si le chiffre initial de 70 % est exact, quelle en est la justification ?
Des lettres formelles ont été envoyées en 2024 à la SNH, à Glencore et à Vitol exposant cette divergence et demandant une explication. Aucune n'a été reçue. La SNH répondra-t-il désormais sur le fond — notamment en publiant les données transactionnelles sous-jacentes, cargaison par cargaison, permettant une vérification indépendante de quels chiffres étaient exacts ?
IV. Sur Glencore, la fenêtre manquée, et la plainte contre X
Le 30 mai 2022, M. Moudiki a déclaré publiquement que la SNH « n'a absolument rien à voir » avec les pratiques ultérieurement reconnues dans le plaidoyer de culpabilité de Glencore. Le Serious Fraud Office britannique a par la suite confirmé des versements de 10 532 712 euros de pots-de-vin à des agents de la SNH et de la SONARA entre mars 2012 et mars 2015. La SNH maintient-il aujourd'hui le démenti de 2022, ou accepte-t-il désormais les conclusions du tribunal de Southwark Crown Court ?
La SNH aurait déposé une plainte auprès du Tribunal Criminel Spécial concernant l'affaire Glencore — non pas contre un bénéficiaire identifié des pots-de-vin admis, mais contre des personnes non identifiées ou ambiguës, dans une affaire que certains analystes de la gouvernance ont rapprochée d'une action contre les critiques de la SNH plutôt que contre les fautifs. Si cette information est inexacte, quelle est la cible réelle et l'état de cette plainte ? Si elle est exacte, pourquoi n'a-t-elle pas visé les agents ayant géré les ventes de cargaisons durant la période 2012-2015 couverte par les constatations de corruption — des agents dont l'identité relève des propres archives internes de la SNH ?
L'accord de plaidoyer de Glencore obligeait l'entreprise, en vertu de sa clause de coopération 12, à coopérer pleinement avec toute autorité nationale ayant soumis une demande formelle dans un délai de trois ans — une fenêtre ouverte de mai 2022 à fin 2025 environ, qui aurait permis au Cameroun d'obtenir les registres transactionnels de Glencore nommant les agents payés, les cargaisons concernées et les prix appliqués. La SNH, ou toute autorité camerounaise, a-t-il jamais soumis une telle demande ? Sinon, qui a pris cette décision, et pourquoi le Cameroun a-t-il laissé cette fenêtre se refermer sans l'utiliser ?
La SNH a-t-il mené, ou mènera-t-il désormais, un audit judiciaire de ses propres registres d'enlèvement de cargaisons et d'approbation des prix pour la période 2012-2015, retraçant la chaîne d'autorisation pour chaque cargaison liée aux pots-de-vin admis ? La SNH détient ces données. Seule la volonté institutionnelle est nécessaire pour les examiner.
V. Sur la transparence à venir
Le Cameroun s'est engagé, au fil de quatre validations successives de l'ITIE, à publier ses contrats pétroliers et sa méthodologie de tarification. Ni l'un ni l'autre n'a été publié. Quand la SNH honorera-t-il les obligations de transparence qu'il a réitérées à maintes reprises sur papier ?
Étant donné que la SNH fonctionne simultanément comme régulateur et comme négociant commercial du brut camerounais — le double mandat que les propres consultants Article IV du FMI ont signalé comme un risque de gouvernance — la SNH soutiendra-t-il la séparation structurelle de ces fonctions, afin que l'institution chargée de surveiller la conformité des licences ne soit plus la même institution qui négocie les ventes de cargaisons qu'elle est censée superviser ?
Vous êtes, de par la conduite même de votre institution, la personne qui répond à ces questions dans les faits, même sans en porter le titre. Je publie cette lettre parce que les voies privées n'ont produit que le silence, parce que la fenêtre de trois ans pour solliciter la coopération de Glencore s'est désormais refermée sans avoir jamais été utilisée, et parce que les citoyens au nom desquels ces ressources sont censées être gérées ont le droit de voir si ce silence se poursuit en public.
Akere T. Muna
12 juillet 2026
Consultant International, Bonne gouvernance et lutte contre la corruption Fondateur, Transparency International
Barrister at Law, (Lincoln's Inn London)
Membre du Haut Panel de lutte contre les flux financiers illicites en provenance d'Afrique
Ambassadeur de bonne volonté, facilité africaine de soutien juridique
Membre du Conseil d'administration de l'institut pour la gouvernance en Afrique
Ancien président de l'Assemblée générale permanente du conseil économique, social et culturel de l'Union africaine
Ancien Commissaire aux Sanctions de la Banque africaine de développement
Ancien Vice-président de Transparency International
Ancien président du Comité de vérification de l'association internationale des fédérations d'athlétisme (IAAF)
Ancien Président du Conseil International de lutte contre la Corruption (IACC)
Ancien Président du Panel de Hautes Personnalités du Mécanisme Africain d'Évaluation par les Pairs (MAEP)
Ancien Président de l'Union panafricaine des avocats (PALU)
Ancien Bâtonnier de l'Ordre des avocats du Cameroun









