Actualités of Thursday, 29 January 2026

Source: www.camerounweb.com

Garoua après la tempête : quand les divisions familiales remplacent l'espoir politique

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Trois mois après la présidentielle du 12 octobre 2025, la capitale du Nord camerounais panse ses plaies. Entre familles déchirées, jeunesse désœuvrée et espoirs brisés, l'enquête exclusive de Jeune Afrique dévoile une ville traumatisée par l'illusion d'un changement de régime.


"La présidentielle a laissé des plaies, et elles sont encore ouvertes", confie à Jeune Afrique Abdoul Nasser Ousmanou, opérateur économique et délégué régional de la chambre de commerce de Garoua. Le constat de cet homme d'affaires influent résume à lui seul le climat qui règne dans la capitale du Nord, trois mois après une élection qui a failli faire basculer le Cameroun.

Selon les révélations de Jeune Afrique, le tissu social de Garoua s'est profondément déchiré durant cette séquence électorale. "Des familles qui jadis se côtoyaient se croisent aujourd'hui sans se saluer", poursuit Abdoul Nasser Ousmanou. Une réalité douloureuse qui témoigne de la profondeur du traumatisme vécu par cette ville qui a cru, pendant quelques semaines, pouvoir renverser Paul Biya.

L'enquête menée par Jeune Afrique révèle que le complexe scolaire Lamido Aman Sa'aly (Cosbilasa) de Garoua illustre parfaitement cette situation. Le 27 octobre 2025, lors de la proclamation des résultats donnant Paul Biya vainqueur, des manifestants en colère ont incendié cet établissement appartenant à Yerima Dewa, ancien allié d'Issa Tchiroma Bakary passé dans le camp présidentiel.
"Grâce à Allah, le pire est derrière nous", souffle à Jeune Afrique Laila Hadidjatou, directrice de l'établissement, en présentant les nouveaux bâtiments. En ce mois de décembre, près de 2 200 élèves ont repris le chemin des classes. Les salles dégagent une odeur de peinture fraîche, mais sur le sol, de grosses marques noires rappellent l'incendie. Un symbole lourd de sens : on peut repeindre les murs, mais effacer la mémoire collective est une autre affaire.

L'un des enseignements majeurs de l'enquête de Jeune Afrique concerne la situation catastrophique de la jeunesse garouale. "Garoua n'offre aucune opportunité aux jeunes. Aucun secteur n'embauche", témoigne Yacinthe Tuidjeu, conducteur de moto-taxi interrogé par le magazine panafricain.
Ce trentenaire incarne le destin brisé de toute une génération. Arrivé dans la ville en 2019 pour travailler comme ouvrier sur un des chantiers de la Coupe d'Afrique des nations 2021, il s'est retrouvé au chômage quand le projet a été abandonné. "Ici, un jeune n'a pas beaucoup d'options : c'est le commerce ou la moto. Or ces activités nécessitent un capital de base. Pour ceux qui n'en ont pas, c'est le chômage ou le départ", détaille-t-il.

Jeune Afrique révèle une scène surréaliste qui se joue quotidiennement dans le quartier huppé de Marouaré. La résidence de l'opposant Issa Tchiroma Bakary, aujourd'hui en exil en Gambie depuis novembre, est toujours gardée par des dizaines de jeunes dépenaillés qui prétendent assurer la sécurité des biens de leur leader absent.
Ces jeunes, dont l'effectif a certes diminué depuis les tensions postélectorales, continuent de tenir deux check-points pour filtrer les allées et venues et collecter "un effort de guerre volontaire" pour assurer leur subsistance. "Ils sont désœuvrés. Ils restent là parce qu'ils n'ont rien d'autre à faire", commente Yacinthe Tuidjeu, interrogé par Jeune Afrique.
Cette garde rapprochée d'une résidence vide, où ni l'opposant ni sa famille ne reviendront de sitôt - son épouse et ses trois filles s'étant installées aux États-Unis courant novembre selon Jeune Afrique - symbolise l'absurdité d'une situation où des jeunes sans emploi montent la garde pour protéger les espoirs évanouis d'une ville.

L'enquête de Jeune Afrique montre que Garoua affiche en cette fin 2025 l'apparence d'une normalité retrouvée, derrière laquelle couvent de profondes fractures. Un mois après les violentes manifestations et l'épisode des "villes mortes" qui avait paralysé les activités, la circulation routière a retrouvé sa densité d'antan et les espaces marchands sont de nouveau bondés.
En apparence, la cité fait même office de modèle d'urbanisme. Ses rues bitumées forment un plan orthogonal témoignant d'une disposition maîtrisée, et elles s'éclairent, pour la plupart, une fois la nuit tombée. Aux feux de signalisation, les motocyclistes font preuve d'un civisme remarquable, à rebours du reste du pays.

Mais Jeune Afrique souligne qu'il suffit de gratter légèrement la surface de ce tableau idyllique pour voir apparaître une autre réalité. Une ville meurtrie, divisée, où les jeunes sans avenir montent la garde devant la résidence vide de leur champion déchu, tandis que les familles autrefois unies se détournent désormais les unes des autres.

Garoua a cru pouvoir renverser Paul Biya. Elle se retrouve aujourd'hui à ramasser les morceaux d'un rêve brisé, avec pour seul horizon l'incertitude d'un avenir qui tarde à se dessiner.