Politique of Friday, 4 September 2026

Source: www.camerounweb.com

Fin de règne : La tragédie du crépuscule de Paul Biya ou l’état pris en otage

Prolonger ce statu-quo mortifère, c'est condamner le Cameroun à un réveil brutal Prolonger ce statu-quo mortifère, c'est condamner le Cameroun à un réveil brutal

La fin de règne de Paul Biya est une période de paralysie politique et institutionnelle. L’âge avancé et l’affaiblissement du président favoriseraient un fonctionnement du pouvoir par procuration, tandis que des clans rivaux profiteraient de la situation pour défendre leurs intérêts.

Le Cameroun n'est plus gouverné ; il est administré par procuration sous l'ombre portée d'un président fantôme. À plus de 93 ans, Paul Biya n'est plus seulement le symbole d'une longévité politique anachronique, il est devenu le point de départ d'une paralysie systémique qui asphyxie le pays.

Si les gaffes protocolaires et les absences prolongées de ce dirigeant nonagénaire alimentent les fantasmes de doublures cybernétiques ou de sosies "géminoïdes" (des robots humanoïdes ultra-réalistes télécommandés), la réalité est bien plus sinistre. C'est l'histoire classique, maintes fois répétée, d'une fin de règne où l'entêtement d'un homme et le cynisme de sa cour condamnent une nation entière à l'immobilité.

UN ROI DÉNUDÉ FACE AU TEMPS

Le naufrage physique et cognitif de Paul Biya est une évidence que le protocole ne parvient plus à dissimuler. Le manque cruel de fluidité motrice, les pas hésitants et les raideurs articulaires trahissent l'usure biologique d'un corps à bout de souffle.

Plus grave encore, la déconnexion cognitive s'affiche désormais au grand jour. L'épisode mémorable des Lionnes Indomptables, où le chef de l'État s'est montré incapable d'identifier les joueuses et la provenance d'athlètes qu'il recevait pourtant au Palais de l'Unité, n'est pas une simple anecdote. C'est le marqueur clinique d'un homme prisonnier d'une "bulle" temporelle, psychique, et géographique.

Coupé des réalités par un Cabinet Civil malicieux qui filtre le moindre souffle d'information. Le président navigue à vue, exposé à la risée publique dès que le script de ses conseillers déraille par leur manque de vision et de tact.

LE COÛT EXORBITANT DE L’IMMOBILISME

Cette sénescence au sommet de l'État se paye au prix fort par l'économie camerounaise.

Dans un régime hyper-centralisé où la moindre signature présidentielle fait foi de loi, la léthargie du pilote entraîne le crash de l'appareil économique.

La paralysie des investissements et l'inertie administrative : Les grands projets d'infrastructures, les réformes fiscales et les arbitrages budgétaires urgents sont suspendus à des paraphes qui n'arrivent jamais. Les investisseurs étrangers fuient un pays où les décrets de concession ou les partenariats public-privé s'enlisent dans les couloirs obscurs du palais d'Etoudi.

La dégradation de la note souveraine et la fuite des capitaux : Les agences de notation internationale ne s'y trompent pas. L'incertitude radicale qui plane sur la transition politique fait grimper les taux d'intérêt de la dette camerounaise. Face au risque d'un vide de pouvoir soudain, les capitaux locaux et internationaux s'évaporent vers des cieux plus stables, asséchant le secteur privé.

La corruption de prédation des clans : En l'absence d'une autorité arbitrale lucide, les différentes factions du régime se livrent à un pillage à ciel ouvert des ressources publiques. La gestion des entreprises d'État et des lignes budgétaires n'obéit plus à une stratégie de développement, mais sert de trésor de guerre à des ministres et des directeurs généraux qui préparent financièrement l'affrontement pour l'après-Biya.

LE SYNDROME DES FINS DE RÈGNE GÉRONTOCRATIQUES

Le drame camerounais n'a rien d'inédit. L'histoire politique mondiale regorge de ces dirigeants dont le refus de passer la main a précipité leur pays dans le chaos ou la stagnation.

Abdelaziz Bouteflika (Algérie) : Le parallèle est saisissant. Victime d'un AVC en 2013, Bouteflika est resté au pouvoir pendant des années, impotent et aphasique, transformé en image pieuse brandie par un "clan d'Oujda" qui gouvernait à sa place. Cette confiscation du pouvoir par une oligarchie opaque a mené l'économie algérienne à la dérive, avant d'exploser sous la pression populaire du Hirak en 2019.

Robert Mugabe (Zimbabwe) : À l'instar de Biya, Mugabe a régné jusqu'à ses 93 ans. Sa fin de règne a été marquée par une déconnexion totale des réalités économiques, une hyperinflation historique et la mainmise grandissante de sa jeune épouse, Grace Mugabe, et de sa faction. Le pays a fini par s'effondrer économiquement avant que l'armée ne pousse le vieux dirigeant vers une sortie humiliante en 2017.

Félix Houphouët-Boigny (Côte d'Ivoire) : Décédé au pouvoir à 88 ans en 1993, le "Vieux" avait passé ses dernières années affaibli par la maladie, laissant les clans rivaux de l'appareil d'État (notamment Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara) s'écharper pour sa succession. Cette incapacité à organiser une transition sereine a semé les graines de la décennie de crise politico-militaire qui a ravagé l'économie ivoirienne.

Léonid Brejnev (URSS) : Au niveau mondial, la gérontocratie soviétique des années 1970 et 1980 reste l'exemple type de la stagnation. Un Brejnev sénile et visiblement diminué lors de ses apparitions publiques présidait un empire en décomposition économique. L'incapacité du système à se réformer à temps a conduit à l'effondrement brutal de l'Union soviétique.

CE QUE JE CROIS : L’URGENCE DE BRISER LE STATU-QUO

Paul Biya n'est plus l'acteur de son propre destin présidentiel et politique ; il est l'otage d'un système qui utilise sa survie biologique comme un bouclier pour maintenir des privilèges indus — et comme quitus pour s’emparer de nouvelles parcelles de pouvoir!

Feindre de croire que le Cameroun est gouverné est une complicité de crime économique contre la jeunesse du pays.

Le débat ne doit plus porter sur la santé de l'homme, mais sur l'urgence d'une transition politique transparente, pacifique et immédiate.

Prolonger ce statu-quo mortifère, c'est condamner le Cameroun à un réveil brutal où la faillite économique disputera le terrain à la crise institutionnelle… ce qui mènera peut-être le pays dans une guerre sanglante!

Loïc Kodjay