Politique of Wednesday, 16 September 2026
Source: www.camerounweb.com
Le professeur Jean Calvin Aba’a Oyono est sous le feu des critiques depuis sa sortie médiatique. L’ancien conseiller politique d’Issa Tchiroma Bakary est accusé de chercher à minimiser les conséquences de son soutien à l’ancien candidat. Il lui est reproché notamment de ne pas revenir sur le départ de Tchiroma du Cameroun, les conséquences de la contestation post-électorale et le sort des militants détenus, dont Anicet Ekane, décédé en détention.
Le 13 septembre 2026, sur le plateau de La Vérité en face, le professeur Jean Calvin Aba'a Oyono est apparu comme un homme en quête de réhabilitation. Neuf mois après sa libération, celui qui fut la plume, le conseiller politique et la caution académique d'Issa Tchiroma Bakary est revenu devant les caméras pour livrer une version révisée de l'histoire politique récente. Dans un récit soigneusement calibré, il présente Tchiroma comme un sauveur surgi de nulle part après l'invalidation de Maurice Kamto. Une narration cohérente en apparence. Mais derrière la voix posée du haut commis de l'université se cache un non-dit ravageur.
Car la vérité est simple. Aba'a Oyono blanchit Tchiroma pour se blanchir lui-même, et pour blanchir toute une classe.
I. Le piège de la vanité académique
Reconnaître la vérité sur Issa Tchiroma imposerait au professeur une confession dévastatrice. Aba'a Oyono n'était pas un simple sympathisant.
La presse le décrivait pendant la campagne comme l'un des principaux conseillers politiques du candidat du FSNC et indiquait qu'il rédigeait ses discours. Il a accompagné la caravane à Bafoussam, à Bamenda, à Buea, à Douala, à Maroua et à Garoua, participant à la coordination de la communication. Un observateur cité alors par Jeune Afrique résumait la transaction sans détour. Le professeur apportait une expertise juridique utile pour contester les résultats, et surtout son origine méridionale, qui permettait à un candidat du Nord d'atténuer son image régionale.
Il a donné à Tchiroma ce que celui-ci n'avait jamais eu. Une légitimité intellectuelle. Une cohérence doctrinale. Et un visage du Sud.
Le 10 octobre 2025, deux jours avant le scrutin, il adressait à sa région un appel solennel à tourner le dos au candidat du RDPC et à voter pour Issa Tchiroma Bakary.
Avouer aujourd'hui que cet homme a quitté le territoire pendant que ses soutiens comparaissaient devant le tribunal militaire, et qu'Anicet Ekane y a perdu la vie, reviendrait à signer sa propre déchéance stratégique. Ce serait reconnaître qu'il a cautionné un homme qui est parti. Qu'il a orienté une région entière. Qu'il a participé, malgré lui, à un désastre collectif.
Pour un intellectuel, cette confession est insupportable.
Blanchir Tchiroma, c'est d'abord protéger son ego.
II. De la cécité politique au grand détournement
Le passage du soutien à Maurice Kamto au ralliement à Issa Tchiroma s'est fait en quatre mois. Le 31 mai 2025, à la Place de la République à Paris, Aba'a Oyono déclarait que l'honnêteté intellectuelle commandait de soutenir son ancien enseignant, et que Maurice Kamto était la solution. Il y jurait aussi de dire toujours la vérité au prix de sa vie. Le 5 août, le Conseil constitutionnel écartait Kamto. Le 24 septembre, il était sur l'estrade de Tchiroma à Bafoussam.
L'intelligentsia dissidente, frustrée par l'invalidation de Kamto, a cru pouvoir instrumentaliser un ancien ministre de Paul Biya pour abattre le système. Elle a pensé que le pouvoir pouvait être défait par l'un de ses propres enfants. Elle a imaginé qu'un homme en rupture apparente pouvait servir de cheval de Troie.
La réalité fut autre. Issa Tchiroma Bakary est en Gambie depuis novembre 2025, accueilli par Banjul pour des raisons humanitaires. Il revendique toujours sa victoire, a déposé des plaintes en France puis en Suisse, et annonce depuis un an un retour dont il ne fixe pas la date.
Pendant ce temps, Anicet Ekane est mort au Secrétariat d'État à la Défense le 1er décembre 2025, à soixante-quatorze ans. Djeukam Tchameni est à Kondengui, sa détention provisoire prolongée jusqu'au 5 décembre 2026. Parfait Mbvoum y est depuis le 27 novembre 2025. En juin 2026, on comptait environ cent cinquante détenus de la crise post-électorale toujours incarcérés sans jugement définitif, au rythme d'une audience par mois.
Aba'a Oyono, lui, a été libéré le 5 décembre 2025, quatre jours après la mort d'Ekane, sans qu'aucune communication officielle n'ait jamais expliqué pourquoi.
Ce choc a brisé quelque chose en lui. Il n'a pas brisé son orgueil.
III. Les trois raisons du blanchiment
1. L'esquive de l'auto-accusation
Dire la vérité sur Tchiroma reviendrait à admettre qu'il a orienté des militants et une région vers une impasse. Qu'il a cautionné un homme qui est parti. Qu'il a participé à une illusion politique qui a coûté la liberté à des centaines de personnes et la vie à l'une d'elles.
Aucun professeur ne peut avouer publiquement qu'il a conduit le peuple à l'erreur.
2. L'isolement
Ayant quitté la dynamique de Kamto pour rejoindre Tchiroma, démolir cette seconde option le laisserait sans camp. Il serait celui qui a quitté Kamto, suivi Tchiroma, puis détruit Tchiroma. Pour un homme habitué aux cercles d'influence, cet isolement serait une mort sociale.
3. Le refuge universitaire
Il faut être exact ici, car c'est ce que ses défenseurs opposeront. Sa bataille sur la dette académique n'a pas été inventée après l'échec électoral. Dès février 2025, il adressait au ministre des Finances un recours réclamant environ cent millions de francs pour des prestations courant de 2000 à 2021. Le combat est ancien et il est fondé.
Le reproche n'est donc pas d'avoir inventé un sujet. Il est d'en avoir fait un abri. Sur une heure trente-neuf d'antenne, près d'une heure a été consacrée aux primes, aux doyens, aux recteurs et aux budgets. Vingt minutes au politique. Un homme qui n'a rien à cacher ne gère pas ainsi son temps de parole.
IV. La faillite morale de l'intelligentsia dissidente
C'est ici que l'affaire dépasse un homme.
Aba'a Oyono n'a pas rallié seul. Emmanuel Simh, troisième vice-président du MRC, a fait le même choix, ce qui lui a valu de nombreuses critiques dans son propre parti. Anicet Ekane, qui avait porté l'investiture de Maurice Kamto sous la bannière du MANIDEM, s'est retrouvé derrière Tchiroma. Djeukam Tchameni, avec lui, a cofondé la plateforme Union pour le changement 2025. Des universitaires, des avocats, des figures de la société civile ont suivi.
Ces hommes ont dit au peuple d'y aller. Le peuple y est allé. Le peuple a été réprimé. Et lorsque le candidat a quitté le pays, aucun de ceux qui l'avaient légitimé n'a produit le bilan de ce qu'ils avaient recommandé. Pas un n'a écrit noir sur blanc ce qu'il croyait savoir de cet homme au moment où il appelait à voter pour lui, ni ce qu'il en pense aujourd'hui. Voilà pourquoi le silence du 13 septembre n'est pas un silence individuel.
Blanchir Tchiroma, c'est blanchir tous ceux qui l'ont adoubé. Dire qu'il était un cacique du système reviendrait à dire que ceux qui l'ont présenté comme l'alternance se sont trompés, ou ont menti. Le silence de la plume protège la classe entière à laquelle elle appartient.
Une classe qui a demandé au peuple de prendre un risque qu'elle ne paie plus.
V. Ce que l'émission devait produire
Il faut dire que l'émission ne l'a pas piégé. Dès l'annonce des sujets, à 00:07:33, Duval prévient qu'on reviendra sur la lecture que l'invité fait des contestations post-électorales. À 01:21:51, la question lui est posée en toutes lettres. Quel regard porte-t-il aujourd'hui, avec le recul, sur la manière dont cette contestation a été gérée.
Le résultat est le suivant. Les mots exil, Gambie, Banjul et Kondengui n'apparaissent pas une seule fois en une heure trente-neuf. Issa Tchiroma Bakary est nommé cinq fois, jamais par l'invité dans un contexte de fuite ou de responsabilité. À 01:24:18, il annonce une révélation sur la stratégie qu'ils avaient mise en œuvre ensemble, et la retire dans la même phrase. Le nom d'Anicet Ekane est prononcé deux fois, les deux fois par les journalistes. Celui de Djeukam Tchameni trois fois, toujours par eux.
Interrogé à 01:28:42 sur les raisons pour lesquelles il est dehors quand les autres sont dedans, il renvoie au tribunal militaire, puis conclut que c'est Dieu et la nature qui n'ont pas voulu que ça se passe ainsi.
On remarquera qu'il ne manque pas d'explications quand il s'agit de son arrestation. Celle-là, il la détaille et l'impute au tribalisme, au refus qu'un Bulu se range derrière un Bamiléké puis derrière un Nordiste. La grille ethnique explique l'entrée en prison. Elle disparaît pour expliquer la sortie. Elle n'est pas de nous. Elle est de lui.
Conclusion : la plume contre elle-même
Le professeur Aba'a Oyono n'est pas revenu pour dire la vérité. Il est revenu pour sauver ce qui pouvait l'être.
À 00:33:06, parlant de son doyen, il explique qu'il vaut mieux fonctionner avec des gens comme lui, qui disent la vérité en face, comme s'intitule l'émission. Il revendique le titre du plateau comme une qualité personnelle. Cinquante-cinq minutes plus tard, il confie sa libération à la Providence.
Le 31 mai 2025, Place de la République, il jurait de dire toujours la vérité au prix de sa vie. Quinze mois plus tard, il ne trouve pas une phrase pour le mort du 1er décembre, pas une phrase pour ceux qui sont restés à Kondengui, pas une phrase pour l'homme de Banjul dont il fut la plume.
Ce n'est pas seulement Tchiroma qu'il blanchit. C'est une classe entière, et c'est sa propre histoire qu'il tente de réécrire.
John Lawson