Il n'y a pas de discours politique sans biographie. Et la biographie d'Abel Elimbi Lobè — que Jeune Afrique reconstitue en exclusivité dans son enquête du 10 juin 2026 — dit quelque chose d'essentiel sur la mécanique qui transforme un homme politique ordinaire en agitateur communautariste. Car avant de devenir l'homme du slogan «Le Littoral aux Littoraliens», Elimbi Lobè était un militant du SDF qui perdait ses élections. Et ses défaites avaient un visage — celui des «allogènes» qui lui prenaient ses candidatures. Comprendre cela, c'est comprendre pourquoi son discours est ce qu'il est — et pourquoi il est si dangereux.
Jeune Afrique retrace le parcours militant d'Elimbi Lobè avec une précision biographique qui dit la qualité de ses sources. Pendant ses années au Social Democratic Front, il «tentait déjà de fédérer — sans succès — les originaires du Littoral face aux élus allogènes du parti». Deux obstacles récurrents se dressent face à lui, révèle le journal : Edward Nkembeng, «député et avocat anglophone, qui le devancera à plusieurs reprises dans sa course pour la tête de la circonscription de Douala 5ème», et Jean-Michel Nintcheu, qui «prendra le dessus lors des primaires pour le poste de député».
Deux fois battu. Deux fois par des hommes qu'il perçoit comme extérieurs à sa communauté. Et deux fois, cette défaite nourrit ce que son ancien camarade Carlos Ngoualem décrit à Jeune Afrique avec une franchise clinique : «Il a très mal vécu ses échecs successifs au sein du SDF. Ça a créé en lui une sorte de frustration et une aigreur vis-à-vis des allogènes, qu'il prend pour responsable de ces échecs.»
Jeune Afrique identifie le moment précis où le personnage Elimbi Lobè bascule de la politique ordinaire au communautarisme revendiqué. En 2016, il quitte le SDF après que son président John Fru Ndi l'a débouté dans un litige portant sur l'élection interne de Carlos Ngoualem à la tête de la circonscription de Douala 5ème — que Elimbi Lobè estimait «entachée de fraudes». La porte claquée. Et avec elle, note Jeune Afrique, «son discours, jusque-là policé, opère un virage à 180 degrés». L'homme qui parlait de représentation politique sawa en termes relatifs commence à parler d'exclusion en termes absolus. La nuance disparaît. La provocation s'installe.
Ce virage n'est pas anodin. Il dit quelque chose de universel sur la politique africaine — et pas seulement africaine : le glissement vers l'identitarisme radical est souvent la réponse à une marginalisation personnelle qui cherche un récit collectif pour se légitimer. En désignant les «allogènes» comme responsables de ses échecs, Elimbi Lobè transforme ses défaites personnelles en injustice collective. C'est le mécanisme que Jeune Afrique documente — sans le nommer ainsi — mais que son récit biographique rend parfaitement lisible.
«Les Bamilékés d'Ernest Ouandjé ont brûlé des villages» : des accusations qui valent des plaintes
Jeune Afrique révèle la dimension juridique de ce discours — et les limites de la justice camerounaise pour y répondre. Elimbi Lobè accuse nommément les Bamilékés d'un «ostracisme des peuples sawa», affirmant que «les Bamilékés d'Ernest Ouandjé ont brûlé des villages entiers dans le Moungo pour prendre des terres» — invoquant un nationaliste classé «héros national» par l'État camerounais lui-même. Il vitupère : «Que les Bamilékés aillent se faire élire chez eux.» Des déclarations qui lui ont valu «plusieurs plaintes pour apologie du tribalisme et incitation à la haine anti-Bamiléké, que la justice ne semble pas pressée d'examiner», révèle sobrement Jeune Afrique.
Des plaintes qui dorment. Une justice qui attend. Et un homme qui continue de tenir des conférences de presse, d'organiser des manifestations et de se faire photographier avec des membres du gouvernement. Ce que dit cette inaction judiciaire, c'est peut-être ce que Cabral Libii, député et auteur d'un manifeste sur les communautés, dit à Jeune Afrique en une phrase qui résume tout : «Tant que le mal n'est pas soigné à la racine, on perdra inutilement de l'énergie à soigner les fruits.» Abel Elimbi Lobè est le fruit. La racine — la question jamais tranchée de la coexistence des identités dans un État unitaire qui n'a jamais voulu vraiment en parler — attend toujours son chirurgien.









