Alors que s'ouvre ce jeudi le procès de 140 personnes arrêtées lors de la contestation postélectorale d'octobre 2025, une enquête de Jeune Afrique révèle l'existence d'un système de corruption organisé permettant aux détenus d'acheter leur liberté. Entre business lucratif et déni de justice, plongée dans les coulisses d'un scandale d'État
Selon les informations exclusives recueillies par Jeune Afrique auprès de plusieurs sources judiciaires et d'avocats impliqués dans ces dossiers, un véritable marché parallèle s'est développé autour des près de 2 000 personnes interpellées depuis octobre dernier.
Le mécanisme est simple et rodé : des intermédiaires, dont l'identité reste soigneusement protégée, approchent les familles des détenus et leur proposent une libération rapide moyennant le versement d'une somme comprise entre 300 000 et 500 000 francs CFA (entre 450 et 760 euros).
"Il ne s'agit pas d'une caution en bonne et due forme, mais d'un arrangement discret auquel sont soumis les familles de personnes qui ont parfois été arrêtées sans aucun motif", confie à Jeune Afrique un avocat dont l'un des clients a eu recours à ce procédé pour obtenir sa libération. Une pratique qui s'apparente à une véritable extorsion de fonds sur fond de détresse familiale.
Ce trafic prospère dans un contexte d'opacité totale entourant la gestion des arrestations. Les révélations de Jeune Afrique mettent en lumière un système où l'absence de transparence devient une source de profit pour des réseaux bien organisés.
Les victimes de ce racket sont souvent des familles modestes, dont les proches ont été arrêtés pour des motifs futiles : port d'un t-shirt aux couleurs de l'opposition, participation à un rassemblement, ou simple "défaut de carte d'identité". Face à l'incertitude sur la durée de détention et les conditions carcérales déplorables, beaucoup n'ont d'autre choix que de céder au chantage.
"Quand on vous dit que votre fils peut sortir aujourd'hui si vous trouvez l'argent, ou rester en prison pendant des mois en attendant un hypothétique procès, que faites-vous ?", témoigne à Jeune Afrique la mère d'un jeune conducteur de moto-taxi, arrêté le 28 octobre et libéré trois semaines plus tard après que sa famille a réuni 400 000 FCFA.
D'après les informations obtenues par Jeune Afrique, ces intermédiaires agissent avec une impunité déconcertante. Ils se présentent parfois comme des "avocats officieux", des "contacts au ministère" ou des "personnes bien placées". Leur discours est toujours le même : "Je peux arranger les choses, mais il faut être discret et rapide."
Plusieurs familles contactées par Jeune Afrique décrivent un modus operandi similaire : un premier contact téléphonique, une rencontre dans un lieu public (café, parking), le versement de l'argent en espèces, puis une libération qui intervient 24 à 48 heures plus tard, sans aucun document officiel justifiant l'élargissement.
"On ne vous donne aucun reçu, aucune preuve. Vous payez dans l'ombre, et votre proche sort tout aussi mystérieusement qu'il a été arrêté", explique à Jeune Afrique un commerçant du quartier Mokolo qui a dû vendre une partie de son stock pour libérer son neveu.
Cette révélation de Jeune Afrique intervient dans un contexte où le président Paul Biya multiplie les déclarations sur la lutte contre l'impunité. Dans son discours de fin d'année, le chef de l'État avait dénoncé "un sentiment rampant d'impunité" et affirmé que "l'œuvre de construction nationale ne saurait s'accommoder du désordre, de l'indiscipline et de l'impunité."
Le contraste entre ces nobles paroles et la réalité documentée par Jeune Afrique ne pourrait être plus saisissant. Comment parler de lutte contre l'impunité quand un système de corruption prospère au sein même de l'appareil judiciaire et pénitentiaire ?
Le collectif d'avocats mobilisé pour la défense des détenus, auquel s'est joint Mbah Éric Mbah, bâtonnier de l'Ordre des avocats, dénonce ce qu'il considère comme une dérive grave. Dans une déclaration transmise à Jeune Afrique, Me Hippolyte Meli affirme : "Nous avons connaissance de plusieurs cas où des arrangements financiers ont été proposés aux familles. C'est une violation caractérisée du droit, et cela jette l'opprobre sur l'ensemble du système judiciaire camerounais."
Selon les informations de Jeune Afrique, le barreau du Cameroun a réclamé la création d'une commission d'enquête mixte pour faire la lumière sur l'ensemble de la gestion des arrestations postélectorales. Une demande restée jusqu'à présent lettre morte.
Si l'on croise les chiffres officiels avec les montants révélés par Jeune Afrique, on peut estimer l'ampleur du phénomène. Selon le ministre de l'Administration territoriale Paul Atanga Nji, 615 détenus ont été libérés à l'issue de "procédures judiciaires". Si même la moitié de ces libérations ont fait l'objet d'arrangements financiers, et en prenant une moyenne de 400 000 FCFA par libération, on arrive à un montant total de plus de 120 millions de FCFA (environ 183 000 euros) détournés.
Mais les sources contactées par Jeune Afrique estiment que ces chiffres sont largement sous-évalués. "Le nombre réel de personnes ayant payé pour sortir est probablement beaucoup plus élevé", confie un avocat sous couvert d'anonymat. "Beaucoup de familles ne parlent pas, par peur de représailles ou par honte."
L'enquête de Jeune Afrique révèle également que ce système crée une justice à deux vitesses. Ceux qui peuvent payer sortent rapidement, tandis que les plus démunis croupissent en prison pendant des mois dans l'attente d'un procès.
"C'est une forme moderne d'esclavage", s'indigne à Jeune Afrique un militant des droits de l'homme. "Votre liberté ne dépend plus de votre innocence ou de votre culpabilité, mais de votre capacité à réunir 500 000 FCFA. C'est la négation même du principe d'égalité devant la justice."
Parmi les détenus actuels figurent de nombreux conducteurs de moto-taxis, petits commerçants, étudiants sans ressources. Pour eux, réunir plusieurs centaines de milliers de francs CFA représente des mois, voire des années de travail. Beaucoup n'ont d'autre choix que d'attendre leur procès, dans des conditions de détention souvent inhumaines.
Contacté par Jeune Afrique, le ministère de la Justice n'a pas souhaité commenter ces révélations. La Direction de l'administration pénitentiaire n'a pas non plus répondu à nos sollicitations.
Ce silence officiel contraste avec l'ampleur du phénomène documenté par Jeune Afrique. Il alimente les soupçons selon lesquels ce système de corruption ne pourrait fonctionner sans la complicité, ou à tout le moins la complaisance, de certains acteurs de la chaîne judiciaire et pénitentiaire.
Face à cette situation révélée par Jeune Afrique, les options pour les familles sont limitées. Les avocats recommandent de refuser tout arrangement financier occulte et d'exiger le respect des procédures légales. Mais dans la pratique, cette position de principe se heurte à la dure réalité : des mois d'attente, l'incertitude, et des conditions de détention éprouvantes pour leurs proches.
Certaines organisations de la société civile, alertées par les révélations de Jeune Afrique, réfléchissent à la mise en place d'une cellule de veille pour documenter ces cas et saisir les instances internationales si nécessaire.
Le procès qui s'ouvre ce jeudi au tribunal militaire de Yaoundé sera observé de près, à la lumière des révélations de Jeune Afrique. La question n'est plus seulement de savoir si les accusés ont commis les infractions qui leur sont reprochées, mais aussi de déterminer si la justice camerounaise peut encore prétendre à l'impartialité et à l'intégrité.
"Ce qui se joue dans cette affaire dépasse largement le sort de ces 140 prévenus", analyse à Jeune Afrique un observateur politique. "C'est la confiance dans l'État de droit qui est en jeu. Si le système judiciaire est gangréné par la corruption, alors toutes les déclarations officielles sur la démocratie et la bonne gouvernance ne sont que des mots vides."









