Dans une enquête explosive, Jeune Afrique révèle les zones d'ombre inquiétantes de la répression postélectorale au Cameroun. Entre des chiffres officiels qui ne concordent pas et la mort mystérieuse d'un détenu, le pouvoir peine à rendre compte du sort réservé à des centaines de citoyens interpellés depuis octobre 2025.
Les révélations de Jeune Afrique mettent en lumière une arithmétique pour le moins troublante. Le 22 décembre 2025, Paul Atanga Nji, ministre de l'Administration territoriale, annonçait des chiffres censés rassurer l'opinion : 1 985 personnes interpellées lors de la crise postélectorale, dont 615 libérées et 963 déférées devant les juridictions compétentes.
Mais Jeune Afrique a fait les comptes : 615 + 963 = 1 578. Que sont donc devenus les 407 autres détenus ? Sur près de 2 000 personnes arrêtées, plus de 400 ont tout simplement disparu des statistiques officielles. Une omission que les autorités se gardent bien d'expliquer.
"Ces incohérences sont inacceptables et extrêmement préoccupantes", s'alarme auprès de Jeune Afrique un membre du barreau du Cameroun qui a réclamé, sans succès jusqu'à présent, la création d'une commission d'enquête mixte. "Quand l'État ne peut pas rendre compte du sort de 400 personnes qu'il a lui-même arrêtées, nous sommes face à un problème gravissime."
L'investigation de Jeune Afrique permet d'envisager plusieurs scénarios pour expliquer cette disparition statistique des 400 détenus fantômes :
Première hypothèse : Des libérations non documentées. Certains détenus auraient été relâchés discrètement, sans procédure officielle, possiblement après des arrangements financiers. Cette piste, évoquée par plusieurs sources contactées par Jeune Afrique, expliquerait pourquoi ces personnes n'apparaissent ni dans la catégorie des "libérés" ni dans celle des "déférés".
Deuxième hypothèse : Des détenus "oubliés" dans les registres. L'administration pénitentiaire camerounaise, débordée par l'afflux massif d'arrestations, aurait tout simplement perdu la trace de centaines de détenus. "Il n'est pas rare que des personnes restent en détention pendant des semaines sans que leur dossier ne soit traité", confie à Jeune Afrique un avocat familier du système carcéral camerounais.
Troisième hypothèse, la plus sombre : Des décès en détention non déclarés. Plusieurs militants des droits de l'homme interrogés par Jeune Afrique n'excluent pas que certains détenus aient succombé aux mauvaises conditions carcérales, aux violences ou aux "interrogatoires musclés". Une thèse renforcée par le cas de Djombe Awe Pildash.
L'enquête de Jeune Afrique révèle les circonstances troublantes du décès de Djombe Awe Pildash, 34 ans, mort en garde à vue le 28 octobre 2025. Son crime ? Avoir porté un t-shirt sur lequel était imprimé "Tchiroma 2025, le peuple au pouvoir".
Interpellé le 26 octobre par la Légion de gendarmerie du Centre, dirigée par le colonel Joseph Désiré Nguélé, Djombe a été placé dans une cellule du poste central de la gendarmerie, en plein cœur de Yaoundé. Quarante-huit heures plus tard, il était mort.
La version officielle, relayée par la gendarmerie et rapportée par Jeune Afrique, évoque un "malaise épileptique". Une explication qui soulève plus de questions qu'elle n'apporte de réponses.
Les informations recueillies par Jeune Afrique auprès de proches du défunt et d'autres détenus libérés depuis dessinent un tableau bien différent de la version officielle.
"Djombe n'avait jamais eu de crise d'épilepsie de sa vie", témoigne auprès de Jeune Afrique un membre de sa famille qui demande à rester anonyme par crainte de représailles. "C'était un homme en parfaite santé. Comment peut-on nous demander de croire qu'il est mort d'un malaise épileptique alors qu'il n'a jamais souffert de cette maladie ?"
Plus troublant encore, selon les révélations de Jeune Afrique, la famille n'a pas été autorisée à voir le corps avant l'enterrement. "On nous a remis un cercueil scellé. Quand nous avons demandé à voir notre fils une dernière fois, on nous a dit que c'était impossible pour des raisons d'hygiène", poursuit le proche. "Quelle hygiène ? Il était mort depuis à peine 24 heures !"
Jeune Afrique a pu recueillir le témoignage d'un autre détenu, libéré depuis, qui partageait la cellule avec Djombe Awe Pildash. Ses révélations sont glaçantes.
"Les premières heures ont été terribles. Djombe a été interrogé pendant des heures. On entendait les cris, les coups. Quand il est revenu dans la cellule, il avait du mal à marcher", raconte-t-il à Jeune Afrique sous couvert d'anonymat. "Le lendemain, il se plaignait de douleurs terribles à la poitrine et au ventre. Il demandait à voir un médecin, mais personne n'est venu."
Selon ce témoignage recueilli par Jeune Afrique, Djombe aurait fait un premier malaise dans la nuit du 27 au 28 octobre. Les gardiens auraient mis plusieurs heures avant de réagir. "Quand ils ont finalement ouvert la cellule, il était trop tard. Djombe était inconscient. Ils l'ont sorti, et on ne l'a plus revu", poursuit le témoin.
Fait révélateur souligné par Jeune Afrique : aucune autopsie indépendante n'a été réalisée sur le corps de Djombe Awe Pildash. La famille, qui réclame depuis trois mois la vérité sur les circonstances exactes du décès, se heurte à un mur de silence.
"Nous avons sollicité une enquête judiciaire, nous avons demandé une autopsie, nous avons écrit aux autorités. Rien. Le silence absolu", confie à Jeune Afrique l'avocat de la famille. "C'est comme si notre fils n'avait jamais existé. Sa mort est classée, affaire réglée. Pour eux, ce n'est qu'un numéro de plus dans les statistiques."
L'enquête de Jeune Afrique révèle que cette absence d'autopsie indépendante suit un schéma récurrent dans les cas de décès en détention au Cameroun. Les certificats médicaux sont établis par des médecins militaires ou des praticiens proches de l'administration, sans véritable contrôle extérieur.
Les révélations de Jeune Afrique sur le cas Djombe ne sont que la partie émergée de l'iceberg. Plusieurs familles contactées par notre rédaction évoquent des situations similaires : des proches arrêtés, puis plus aucune nouvelle pendant des semaines.
"Mon frère a été arrêté le 2 novembre. Depuis, nous n'avons aucune information sur l'endroit où il se trouve", témoigne à Jeune Afrique une habitante de Yaoundé. "Nous avons fait le tour de toutes les prisons, de tous les postes de gendarmerie. Personne ne peut nous dire où il est. Il a disparu."
Selon les informations recueillies par Jeune Afrique, au moins une trentaine de familles se trouvent dans cette situation d'incertitude totale. Leurs proches ont été arrêtés, mais n'apparaissent sur aucun registre officiel. Ils ne figurent ni parmi les détenus recensés, ni parmi les personnes libérées, ni parmi celles déférées devant les tribunaux.
Face à ces révélations de Jeune Afrique, le barreau du Cameroun a haussé le ton. Dans un communiqué dont notre rédaction a obtenu copie, l'institution demande "la création immédiate d'une commission d'enquête mixte, composée de représentants du barreau, de la société civile et de l'administration, pour faire toute la lumière sur le sort des détenus de la crise postélectorale."
"Les chiffres communiqués par le ministre Atanga Nji ne tiennent pas la route", martèle auprès de Jeune Afrique Mbah Éric Mbah, bâtonnier de l'Ordre des avocats. "Il y a 400 personnes dont on ne sait rien. C'est inadmissible dans un État de droit. Le gouvernement doit rendre des comptes."
L'investigation de Jeune Afrique révèle que cette demande de commission d'enquête a été transmise au ministère de la Justice le 18 décembre 2025. À ce jour, aucune réponse officielle n'a été apportée.
Les révélations de Jeune Afrique n'ont pas échappé aux organisations internationales de défense des droits humains. Plusieurs d'entre elles ont contacté notre rédaction pour obtenir plus d'informations et envisagent de saisir les instances internationales compétentes.
"Ces disparitions, si elles sont avérées, constituent des violations graves des droits de l'homme", explique à Jeune Afrique un responsable d'une ONG internationale qui préfère rester anonyme. "Le droit de toute personne arrêtée d'être présentée rapidement devant un juge est un principe fondamental. Quand des centaines de personnes disparaissent des registres officiels, nous sommes potentiellement face à des disparitions forcées."
Selon les informations de Jeune Afrique, un rapport détaillé sur la situation des détenus camerounais de la crise postélectorale est en cours de finalisation et devrait être soumis au Conseil des droits de l'homme des Nations Unies dans les prochaines semaines.
Ces révélations de Jeune Afrique tombent au pire moment pour le gouvernement camerounais. Alors que Paul Biya vient d'être réinvesti pour un nouveau mandat de sept ans et multiplie les déclarations sur "l'État de droit" et la "bonne gouvernance", ces affaires jettent une lumière crue sur les méthodes répressives du régime.
Contacté par Jeune Afrique, le ministère de la Justice n'a pas souhaité commenter nos informations. Le ministère de l'Administration territoriale, qui avait pourtant fourni les chiffres officiels le 22 décembre, n'a pas répondu à nos sollicitations pour expliquer les incohérences relevées.
Ce silence assourdissant est en lui-même révélateur. Comment expliquer qu'un gouvernement qui se dit transparent et attaché à l'État de droit refuse de rendre compte du sort de 400 citoyens qu'il a lui-même arrêtés ?
Le procès qui s'ouvre ce jeudi au tribunal militaire de Yaoundé sera donc scruté à la loupe, à la lumière des révélations de Jeune Afrique. Les 140 accusés qui comparaissent sont ceux dont le sort est connu. Mais qu'en est-il des 400 autres ?
"Nous allons poser la question devant le tribunal", annonce à Jeune Afrique Me Hippolyte Meli, membre du collectif d'avocats. "Où sont les autres détenus ? Pourquoi ne comparaissent-ils pas ? Sont-ils morts ? Ont-ils été libérés ? Sont-ils dans des centres de détention secrets ? Le tribunal ne peut pas faire comme si ces questions n'existaient pas."
L'enquête de Jeune Afrique révèle que plusieurs avocats envisagent de déposer des plaintes individuelles pour disparition forcée si le gouvernement ne fournit pas rapidement des explications claires sur le sort des 400 détenus manquants.
Au-delà des aspects juridiques, c'est une crise de confiance profonde entre la population et les autorités que mettent en lumière les révélations de Jeune Afrique. Comment croire en la justice quand des centaines de personnes peuvent disparaître des registres officiels sans explication ? Comment avoir confiance en un système qui qualifie de "malaise épileptique" la mort suspecte d'un détenu en parfaite santé ?
"Ce qui se passe est gravissime", analyse auprès de Jeune Afrique un observateur politique. "Le pouvoir camerounais est en train de perdre toute crédibilité. Ces affaires de disparitions et de morts suspectes rappellent les heures les plus sombres de l'histoire du continent. En 2026, de telles pratiques sont inacceptables."
Dans les quartiers de Yaoundé, les témoignages recueillis par Jeune Afrique confirment ce sentiment. "Nous avons peur. Si vous manifestez, si vous critiquez le pouvoir, vous pouvez disparaître du jour au lendemain. Et personne ne répondra de votre sort", confie un jeune conducteur de moto-taxi.
Trois mois après le début de la crise postélectorale, les révélations de Jeune Afrique posent une question cruciale : combien de temps encore le gouvernement camerounais pourra-t-il maintenir l'opacité sur le sort de ces détenus ?
La famille de Djombe Awe Pildash, comme les dizaines d'autres familles dans l'incertitude, mérite la vérité. Les 400 personnes disparues des statistiques officielles méritent que l'on sache ce qu'elles sont devenues. Et les Camerounais, dans leur ensemble, méritent un système judiciaire transparent et digne de confiance.
"Nous ne lâcherons pas", promet à Jeune Afrique l'avocat de la famille Djombe. "Nous irons jusqu'au bout, même si cela doit prendre des années. La vérité finira par éclater. Elle éclate toujours."









