Ce n'est pas seulement une affaire de pavillons de complaisance. Derrière le scandale des navires fantômes russes immatriculés au Cameroun se cache une mécanique bien plus complexe, au croisement de la géopolitique africaine, des trafics de matières premières et du financement de l'effort de guerre russe en Ukraine. Jeune Afrique a pu consulter des documents internes et recueillir les témoignages de plusieurs sources au sein des administrations portuaires de Douala et de Kribi, qui révèlent l'ampleur d'un système organisé, discret et redoutablement efficace.
Tout commence en République centrafricaine (RCA). Ce pays enclavé, dépourvu d'accès à la mer, dépend presque exclusivement du corridor camerounais pour exporter ses ressources naturelles : bois, or, diamants et, selon nos sources, des minerais stratégiques extraits dans des zones contrôlées par Africa Corps, le groupe paramilitaire russe héritier de Wagner. Le port de Douala constitue ainsi le seul débouché viable vers les marchés internationaux pour ces cargaisons sensibles.
Or, selon un rapport interne consulté en exclusivité par Jeune Afrique, au moins une dizaine de sociétés écrans, domiciliées aux Émirats arabes unis, aux Seychelles et à Hong Kong, auraient utilisé des navires enregistrés frauduleusement sous pavillon camerounais pour acheminer ces cargaisons centrafricaines vers des ports tiers en Asie du Sud-Est, échappant ainsi aux mécanismes de traçabilité imposés par les sanctions occidentales. Ces navires auraient opéré entre janvier 2023 et la fin de l'année 2025.
La mutation d'Africa Corps est au cœur du dispositif. Initialement déployé en RCA pour sécuriser le régime de Faustin-Archange Touadéra, le groupe a progressivement étendu ses activités vers l'extraction et le commerce des ressources naturelles. Des sources diplomatiques françaises et américaines interrogées par Jeune Afrique estiment qu'une part significative des revenus générés par ces trafics alimente directement le financement logistique des opérations russes en Ukraine, contournant ainsi les restrictions bancaires imposées par le G7.
La méthode est rodée : Africa Corps sécurise les zones d'extraction en RCA, des intermédiaires centrafricains ou russes vendent les matières premières à des sociétés écrans, celles-ci affètent des navires « fantômes » battant pavillon camerounais à Douala, et les cargaisons transitent vers des acheteurs asiatiques hors du champ des sanctions.
Le système n'aurait pas pu fonctionner sans des failles — voire des complicités — au sein de l'appareil douanier camerounais. Jeune Afrique a recueilli le témoignage d'un agent des douanes en poste à Douala, qui a requis l'anonymat, selon lequel « certaines cargaisons en provenance de Bangui transitaient avec des documents manifestement falsifiés, mais bénéficiaient d'un traitement accéléré sur instructions hiérarchiques ». Ni le ministère des Finances ni la direction générale des Douanes n'ont répondu à nos demandes de commentaire.
La suspension du pavillon camerounais décidée début février par le Premier ministre Joseph Dion Ngute est, pour beaucoup d'observateurs, une première étape. Mais elle ne s'attaque pas encore au cœur du problème : la porosité du corridor Bangui-Douala, qui, aussi longtemps qu'Africa Corps opérera en RCA, continuera d'alimenter une mécanique de contournement aux implications bien au-delà des seules eaux camerounaises.









