Dans la guerre souterraine qui se joue en ce moment au sommet de l'État camerounais autour du contrôle de la Direction Générale de la Recherche Extérieure (DGRE), il y a un homme dont le nom revient comme pièce centrale de toute la mécanique — et dont le rôle est révélé avec une précision inédite par Jeune Afrique dans son enquête exclusive du 28 mai 2026. Cet homme, c'est Ferdinand Ngoh Ngoh, Secrétaire Général de la Présidence de la République. Et ce que Jeune Afrique documente à son sujet va bien au-delà d'une simple rivalité personnelle avec Franck Biya : c'est le portrait d'un homme qui a transformé le service de renseignement le plus stratégique du pays en instrument personnel de contrôle de l'information présidentielle.
Le filtre absolu : les rapports de la DGRE passent par Ngoh Ngoh avant Paul Biya
La révélation la plus structurellement grave de l'enquête de Jeune Afrique est contenue dans une seule phrase — et elle mérite qu'on la lise attentivement. Selon des sources proches de la présidence citées par le journal, «les rapports de Jean-Pierre Robins Ghoumo transitent exclusivement par Ngoh Ngoh, qui contrôle ainsi les informations remontant au Chef de l'État».
Exclusivement. Le mot est lourd. Il signifie que Paul Biya, Président de la République et Chef Suprême des Forces de Défense, ne reçoit les informations de son service de renseignement extérieur qu'après qu'elles ont été lues, triées et éventuellement filtrées par son Secrétaire Général. Pas de transmission directe. Pas de rapport qui échappe à ce contrôle. Chaque information — sur les menaces extérieures, sur les opposants en exil, sur les réseaux diaspora, sur les rivalités internes, sur Franck Biya lui-même — passe d'abord entre les mains de Ngoh Ngoh avant d'atteindre le Chef de l'État.
C'est précisément ce «risque de rétention d'informations» que Franck Biya dénonce dans sa note adressée à Paul Biya en février 2026, selon Jeune Afrique. Et sa colère est compréhensible : si Ngoh Ngoh filtre les rapports de la DGRE, il peut choisir de ne pas transmettre au Chef de l'État les informations qui concernent les ambitions de Franck Biya — ou pire, de lui en transmettre d'autres, déformées ou incomplètes, pour influencer sa perception de son propre fils.
Ngoh Ngoh a placé Ghoumo : le directeur de la DGRE est sa créature
Jeune Afrique révèle un élément qui explique tout : Jean-Pierre Robins Ghoumo n'est pas simplement proche de Ngoh Ngoh. Il lui doit son poste. Selon le journal, «Ngoh Ngoh et la Première Dame Chantal Biya avaient pesé auprès du Chef de l'État pour la nomination de l'actuel directeur de la DGRE». Ghoumo est une nomination portée conjointement par le SGPR et la Première Dame — les deux piliers du clan adverse à Franck Biya.
Que le directeur des renseignements extérieurs soit une nomination du Secrétaire Général de la Présidence, que ses rapports transitent exclusivement par ce même Secrétaire Général, et que le Chef de l'État reçoive ces informations filtrées sans voie de transmission alternative — voilà une concentration du contrôle de l'information sécuritaire qui, selon Jeune Afrique, place Ngoh Ngoh dans une position de puissance exceptionnelle sur le système Biya. Il ne dirige pas formellement la DGRE. Mais il en contrôle le produit — ce qui, en matière de renseignement, revient au même.
Les fuites sur Franck Biya : le renseignement comme arme de déstabilisation
Jeune Afrique révèle un troisième volet du rôle de Ngoh Ngoh dans cette affaire — le plus troublant. Franck Biya «dénonce des fuites répétées d'informations le concernant dans les médias et les réseaux sociaux de la diaspora, y compris celles concernant sa vie privée». Des informations sur ses déplacements, ses relations, son quotidien — qui ne peuvent provenir que de sources disposant d'un accès à sa surveillance permanente. C'est-à-dire des services de renseignement.
Si ces fuites sont délibérées — et Franck Biya est convaincu qu'elles le sont —, elles constituent l'utilisation du renseignement d'État comme arme de déstabilisation politique contre le fils pressenti du Chef de l'État. Une pratique qui, dans n'importe quel État de droit, constituerait un crime grave. Mais au Cameroun, où la DGRE est sous l'influence de Ngoh Ngoh, et où Ngoh Ngoh a tout intérêt à ce que Franck Biya n'accède pas à la Vice-Présidence — la tentation de transformer le renseignement en outil de nuisance est évidente.
Face à cette situation — un service de renseignement dont il ne contrôle plus directement l'output, des informations filtrées par son SGPR, et un fils dont les activités sont peut-être espionnées de l'intérieur — Paul Biya a choisi une réponse que Jeune Afrique révèle avec une sobriété qui en dit long : «Pour combler certaines lacunes, le Chef de l'État sollicite de plus en plus l'aide des services de renseignement américains.»
C'est l'aveu implicite d'un échec du système Ngoh Ngoh. Quand un président préfère se fier aux services étrangers plutôt qu'à ses propres services nationaux — c'est que la confiance dans ces derniers est rompue. Et que le Secrétaire Général qui les contrôle a, quelque part, poussé le bouchon trop loin.
Ngoh Ngoh : trop d'ennemis, trop de pouvoir — et une Vice-Présidence qui lui échappe
Ce que dessine Jeune Afrique à travers cette affaire de DGRE, c'est le portrait d'un homme arrivé au sommet de son influence — et dont cette influence même est en train de se retourner contre lui. Jeune Afrique avait déjà révélé dans une précédente enquête que Ngoh Ngoh «avait accumulé trop d'ennemis» pour accéder à la Vice-Présidence. Ses protégés à la SNH, à Camair, à la DGI avaient «tous fini par perdre leur poste». Sa tentative de contrôler les recettes consulaires via Impact Palmarès avait suscité une polémique. Et maintenant, sa main sur la DGRE provoque la colère du fils du Chef de l'État — qui a pris la plume pour en informer directement son père.
Ferdinand Ngoh Ngoh a bâti l'un des réseaux d'influence les plus puissants de l'histoire récente du Cameroun. Mais il est en train de découvrir que contrôler l'information du Président ne suffit pas quand le fils du Président décide de contourner le filtre et d'écrire directement. Et que dans la bataille pour l'après-Biya, le robinet de l'information n'est pas une protection suffisante contre un héritier déterminé.









