Actualités of Friday, 14 August 2026
Source: www.camerounweb.com
Le 12 juin dernier, un événement d'une gravité inouïe a bien failli se produire sur les antennes de la télévision publique camerounaise : la lecture d'un décret présidentiel nommant un vice-président de la République — un texte entièrement falsifié, bloqué in extremis par la présidence. Cet épisode, révélé par Le Figaro, en dit long sur le degré de délitement auquel est parvenu le pouvoir camerounais en l'absence de Paul Biya.
Selon Le Figaro, cette tentative de faire annoncer, en direct à la télévision nationale, la nomination d'un vice-président par le biais d'un faux décret, constitue une illustration presque caricaturale de l'exacerbation des rivalités de clans qui gangrènent le sommet de l'État camerounais depuis le départ du président pour la Suisse. Le plus troublant, souligne le quotidien français, c'est que cinq mois après cet épisode, personne — ni la présidence, ni les services de sécurité, ni la presse camerounaise — n'a été en mesure d'identifier les auteurs de cette manœuvre.
Une preuve accablante de vacance réelle du pouvoir
Ce que cet épisode documenté par Le Figaro illustre de façon éclatante, c'est la contradiction béante entre le discours officiel, qui s'échine à nier toute vacance du pouvoir, et une réalité où des acteurs — dont l'identité et les motivations restent à ce jour totalement inconnues — ont pu tenter d'imposer, par la fraude la plus pure, une décision présidentielle majeure sur le service public audiovisuel. Un État dans lequel un faux décret peut presque parvenir aux ondes nationales est un État dont l'architecture de pouvoir a, de fait, cessé de fonctionner normalement, quoi qu'en disent les communiqués rassurants du cabinet civil.
Le Figaro relève enfin que cet épisode, pourtant d'une gravité institutionnelle exceptionnelle, n'a donné lieu à aucune sanction publique ni à aucune explication officielle. Ce silence, qui contraste avec la gravité des faits, alimente une question dérangeante : le pouvoir camerounais préfère-t-il étouffer un scandale plutôt que d'admettre l'ampleur de la lutte de clans qui se joue, en ce moment même, dans l'ombre du palais d'Etoudi ?
Hospitalisation, repos... ou même décès ? Au Cameroun, la longue absence de Paul Biya plonge le pays dans l’effroi
Par Tanguy Berthemet de Le Figaro
DÉCRYPTAGE - Le président de 93 ans est invisible depuis début juin et son départ pour la Suisse. Cette situation, qui rend incertain l’avenir du régime, fait imaginer les scénarios les plus spectaculaires quant à sa succession.
Paul Biya est certes souvent absent. Le président camerounais passe régulièrement des « séjours à l’étranger », le plus souvent à Genève, où il a ses habitudes à l’hôtel Intercontinental. Ce n’est pas tant qu’il se lasse du pouvoir, qu’il détient depuis 1982. Paul Biya aime diriger de loin et dans l’ombre, au point que les Camerounais le surnomment parfois « l’Absent », et se sont habitués à ces très longs silences. Depuis quelques jours pourtant, Yaoundé bruisse de rumeurs sur la santé du chef de l’État. Il est en Suisse depuis le 7 juin dernier et parfaitement invisible depuis lors. « Même pour Paul Biya une si longue absence est exceptionnelle, surtout qu’on ne l’a même pas aperçu », détaille un homme d’affaires.
Sur les réseaux sociaux le sort du président fait l’objet d’intenses spéculations entre une hospitalisation en soins intensifs, un séjour en maison de repos, voire un décès pur et simple. Des sources proches de la présidence assurent que Paul Biya a subi une intervention chirurgicale du genou dans une clinique suisse en juillet, puis qu’il aurait ensuite été de nouveau hospitalisé. L’âge du président, 93 ans, ne rend ces questions que plus aiguës. « On ne sait pas grand-chose sur le président sinon qu’il est en vie. En Suisse, une mort ne se cache pas longtemps », souligne un diplomate.
L’entourage présidentiel s’attache à rassurer. « Le président va bien. Il n’est pas et n’a pas été hospitalisé. Il est au travail », insiste ainsi le directeur du cabinet civil, Samuel Mvondo Ayolo. Depuis la Suisse, cet influent proche du président, tout en reconnaissant que la durée du séjour helvète est « exceptionnelle » - mais « pourquoi se priver de l’exceptionnel » -, pourfend « ceux qui ont intérêt à répandre ces chimères ». Quant à savoir la date du retour de Paul Biya au Cameroun, plusieurs fois annoncée avant d’être reportée sine die, il faut attendre. « Vous le saurez au moment opportun », dit-il.
Il n’est pas certain que cette communication a minima puisse convaincre les sceptiques. « S’il est au travail pourquoi n’a-t-on une vidéo ou une photo de lui, même au bord de la piscine ? », s’agace l’homme d’affaires. Les chancelleries commencent à s’inquiéter sur les errements dans la direction du pays qu’entraîne l’absence de Paul Biya.
Grand marionnettiste
Le président est en effet la véritable clé de voûte d’un système qu’il a construit à sa main en 44 ans de pouvoir. « Il a toutes les manettes. Toutes les décisions remontent à lui et il nomme par décret la plupart des hauts responsables civils comme militaires. La Constitution du pays a été modifiée en ce sens au fil du temps », rappelle Stéphane Akao, un analyste politique, pour qui Paul Biya est le « grand marionnettiste » de toute la politique camerounaise.
Dès lors, la perspective d’une disparition brutale « du chef des chefs » répand l’effroi parmi les Camerounais qui redoutent que la succession ne donne lieu à des désordres, voire à des violences. « Tout est si peu préparé, les institutions sont à ce point déliquescentes et vidées de sens qu’il est impossible de dire ce qui se passerait. Et c’est sans compter sur les ambitions des uns et des autres et les haines », tranche un diplomate un temps en poste au Cameroun. Même d’un point de vue légal, le scénario n’est pas écrit.
En avril, une loi a créé un poste de vice-président qui serait chargé de terminer le mandat et de gérer le pays en cas d’empêchement. Une réforme poussée par l’entourage du nonagénaire. Seulement, près de cinq mois après la proclamation du texte, le fameux « VP » n’est toujours pas désigné et ses éventuelles prérogatives définies. Paul Biya, qui en plus de quarante années de règne a toujours soigneusement évité de désigner un dauphin entend, comme toujours, prendre son temps. D’autant qu’il a pris soin de faire inscrire que le choix du vice-président n’est en rien obligatoire, lui que cette réforme n’enchante pas. « Désigner un potentiel successeur est à ses yeux déjà accepter l’idée de sa fin », souligne Stéphane Akoa. En attendant, ce serait le président du Sénat qui serait chargé d’assurer un court intérim et d’organiser une élection.
Succession dynastique
Il n’empêche que ce nouveau poste, même incertain, suscite d’intenses convoitises. L’âge avancé du président et sa réélection récente pour un huitième septennat en fait un tremplin possible pour prendre le pouvoir. Les clans rivaux qui s’agitent autour du vieux président s’ingénient donc à conquérir ce nouveau graal. Franck Biya a un temps fait figure de favori. Le fils aîné du président, longtemps resté éloigné de la politique car alors en froid avec son père, passe désormais pour le champion du « clan des Bulus », l’ethnie de la famille Biya et de nombreux de ces proches. Mais cette succession dynastique déplaît à bien des Camerounais qui reprochent déjà à Paul Biya de se comporter en monarque. En face, la seconde épouse du président, l’explosive Chantal Biya, veut préserver ses intérêts et ceux de ses enfants avec l’aide du redouté secrétaire général à la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh.
La rivalité entre les deux groupes nourrit depuis des années la chronique, entre coups bas, arrestations et accusations diverses de corruption ou de détournements. L’exacerbation de ce combat s’est illustrée jusqu’à l’absurde, le 12 juin, dans une invraisemblable tentative de faire lire à la télévision publique un décret nommant un vice-président. Le texte - un faux - a été bloqué in extremis par la présidence. Depuis, nul ne sait qui a ourdi ce piège. Maintenus dans l’inconnu, les Camerounais ne se sont fait qu’un peu plus du souci. Lassés des turpitudes de leurs élites, beaucoup d’entre eux font le vœu secret de voir, en cas de coup dur, les militaires sortir des casernes pour mettre un peu d’ordre. Un signe de plus que la légitimité du régime est plus qu’usée.