Le Mouvement Patriotique pour la Prospérité du Peuple (MP3) a adressé le 6 août 2026 une demande au président de l’Assemblée nationale pour convoquer une session extraordinaire consacrée à l’absence prolongée de Paul Biya et à la continuité de l’État. Cette initiative se heurte à deux obstacles procéduraux : le MP3 ne dispose d’aucun député et ne peut donc pas, à lui seul, provoquer une session extraordinaire ; par ailleurs, selon une interprétation rapportée du texte constitutionnel d’avril 2026, la saisine du Conseil constitutionnel en cas d’empêchement définitif serait réservée au vice-président, alors que ce poste demeure vacant.
SOIXANTE ET UN JOURS. LE MP3 FRAPPE À LA PORTE DU PERCHOIR, ET SE HEURTE À UN VERROU
Le courrier porte le numéro d'enregistrement 001394. Il est arrivé au Cabinet du président de l'Assemblée nationale le 6 août 2026, tampon rouge à l'appui. Référence MP3/BP/SG/2026/015/AN. Signataire, Hiram Samuel Iyodi, président national du Mouvement Patriotique pour la Prospérité du Peuple. Objet, la convocation d'une session extraordinaire consacrée à l'absence prolongée du chef de l'État et à la continuité de l'État.
Le détail administratif n'est pas anodin. Une déclaration se conteste, une vidéo se relativise, un communiqué s'ignore. Un courrier enregistré au registre d'arrivée d'une institution constitutionnelle existe. Il devient une pièce.
Ce que dit la lettre
Le 7 juin 2026, un communiqué du Cabinet civil de la Présidence informait les Camerounais du départ du président Paul Biya pour un court séjour privé en Europe. Soixante jours plus tard, aucune communication institutionnelle n'était venue préciser la durée de cette absence, les conditions d'exercice effectif des fonctions présidentielles, ni les mécanismes garantissant la continuité de l'autorité de l'État.
Le MP3 désamorce l'objection évidente. Le texte reconnaît explicitement qu'un séjour à l'étranger ne saurait à lui seul constituer une faute ou la preuve d'un empêchement définitif. Ce n'est pas l'absence qui est mise en cause, c'est l'opacité qui l'entoure.
La lettre rappelle ensuite la loi n° 2026/002 du 14 avril 2026, qui a modifié l'architecture constitutionnelle de la vacance présidentielle en instituant la fonction de vice-président de la République. À la date du courrier, cette fonction n'était toujours pas pourvue. Le mécanisme censé garantir la continuité existe sur le papier, mais il n'a pas d'occupant.
Suivent trois demandes. L'encadrement légal des séjours du chef de l'État à l'étranger. Une évaluation parlementaire des risques liés à l'absence prolongée. Et, si cette évaluation révélait un empêchement définitif, l'examen des conditions d'une saisine du Conseil constitutionnel.
Deux verrous
Le premier est procédural. La Constitution prévoit que l'Assemblée nationale se réunit en session extraordinaire à la demande du président de la République ou d'un tiers des membres qui la composent. Le président de la chambre convoque, il ne décide pas seul de l'opportunité. Or le MP3, légalisé en novembre 2023, n'a jamais eu d'élu. Il ne peut actionner ni l'une ni l'autre des deux clés. Sa lettre n'est pas une saisine, c'est une demande d'initiative adressée à celui qui préside sans détenir ce pouvoir.
Hiram Iyodi en a conscience. Selon le Journal du Cameroun, il aurait accompagné son courrier d'un appel aux Camerounais des cinquante-huit départements, les invitant à interpeller leurs députés. Une pièce écrite pour l'institution, une pression citoyenne pour les soixante signatures manquantes.
Le second verrou est plus lourd. Toujours selon le Journal du Cameroun, un texte du 14 avril 2026 modifiant la loi du 21 avril 2004 sur le Conseil constitutionnel réserverait au seul vice-président le pouvoir de saisir la juridiction en cas d'empêchement définitif. Nous rapportons cette lecture sous réserve de vérification du texte intégral, mais son effet mérite d'être posé.
Si elle est exacte, la mécanique se referme sur elle-même. Constater l'empêchement exige une saisine. La saisine appartient au vice-président. Le poste est vacant. Il ne peut être pourvu que par le président de la République, dont on cherche précisément à faire constater l'empêchement. Le verrou est circulaire. La réforme d'avril, présentée comme un renforcement de la stabilité, aurait ainsi supprimé toute voie de recours tant que la nomination n'intervient pas.
Hypothèse d'analyse et non fait établi : cette configuration transforme une garantie affichée en dispositif d'immobilisation.
Alors pourquoi écrire ?
La question se pose d'autant plus que les deux verrous sont connus de leurs auteurs. Le MP3 sait que ses demandes ne seront pas actées, que la discipline du parti dominant ne se fracturera pas, que la clé du Conseil constitutionnel n'est pas entre les mains des députés.
Il écrit malgré tout. Ce décalage entre la forme procédurale et l'impossibilité procédurale est le message.
Dans un système verrouillé, la visibilité est la ressource restante. Le MP3 ne cherche pas à déclencher une procédure, il cherche à occuper une position. Il se présente comme la formation qui dit ce que les autres taisent, face à un Parlement silencieux et à une majorité disciplinée. Ce n'est pas du courage institutionnel, c'est du courage narratif. Ce n'est pas de l'action politique, c'est de la mise en agenda. Depuis deux mois, l'absence présidentielle se traitait sur le registre de la rumeur et de l'hypothèse médicale. Le courrier la ramène sur le terrain du droit et des procédures, où il est plus difficile de disqualifier un contradicteur.
Le comportement n'a rien d'inédit. Dans les régimes présidentialistes fermés, les partis sans représentation exercent une fonction tribunitienne bien identifiée par la science politique. Ils ne gouvernent pas et ne prétendent pas gouverner à court terme. Ils donnent une expression organisée à ce que le système ne traite pas, et tirent de cette fonction une légitimité indépendante du nombre de sièges. L'objectif n'est pas de changer l'État, il est de changer la perception de son propre rôle dans l'État.
Une réserve
Cette lecture suppose que la valeur d'un acte se mesure à son effet immédiat. Or des démarches sans portée procédurale au moment où elles sont engagées peuvent acquérir une portée rétrospective considérable dès lors que le rapport de force se modifie.
La lettre horodate le silence. Elle inscrit dans un registre officiel qu'au soixantième jour, un parti légalement constitué a demandé des comptes, et que la représentation nationale a reçu cette demande. Un document daté et archivé ne produit rien tant que rien ne bouge. Il produit beaucoup le jour où quelque chose bouge.
Restent trois indicateurs à surveiller. La réaction, ou l'absence de réaction, du Cabinet du perchoir, car un accusé de réception sans suite est déjà une réponse politique. Le comportement de députés parvenus en fin de mandature, dont certains n'ont plus grand-chose à perdre. Et surtout la publication du texte intégral de la loi du 14 avril 2026. Tant qu'il n'est pas lu ligne à ligne dans l'espace public, le débat sur la saisine restera un débat d'interprétation. Il devrait cesser de l'être.
John Lawson









