Actualités of Thursday, 28 May 2026

Source: www.camerounweb.com

Crise à la SNH : Le pétrole du peuple, les affaires d'un clan

'La consolidation récente du clan Moudiki illustre jusqu'où peut aller cette logique' 'La consolidation récente du clan Moudiki illustre jusqu'où peut aller cette logique'

La gouvernance de la Société nationale des hydrocarbures (SNH) au Cameroun est vivement critiquée après l’absence de ses représentants clés à une importante réunion Cameroun-Nigeria sur les ressources pétrolières transfrontalières, le 13 mai. Au lieu d’y participer, Nathalie Moudiki — épouse du directeur général de la SNH, Adolphe Moudiki — se trouvait à Dubaï pour une réunion liée à une filiale de la SNH qu’elle dirige. Depuis l’arrivée d’Adolphe Moudiki, cette organisation favorise les intérêts privés des clans au détriment de l’État. La nomination de proches à des postes stratégiques affaiblirait les capacités techniques et diplomatiques du Cameroun, notamment dans des négociations sensibles avec le Nigeria sur le partage des ressources pétrolières.


Le 13 mai dernier, le Cameroun était attendu à une réunion de la Commission mixte Cameroun-Nigeria. Cette instance bilatérale, issue de l'arrêt de la Cour internationale de justice de 2002 sur le différend frontalier entre les deux pays, traite de questions dont les enjeux sont considérables : démarcation des frontières terrestres et maritimes, et surtout partage des gisements pétroliers transfrontaliers. Les représentants nouvellement nommés de la Société nationale des hydrocarbures, Nathalie Moudiki et l'ex-ministre Pierre Titi, n'étaient pas là.

Ils étaient à Dubaï.

Ce jour-là, dans la grande ville émiratie, se tenait le conseil d'administration de Cstar, filiale de la SNH créée en 2025 dans l'émirat et dirigée par Nathalie Moudiki elle-même, épouse du directeur général Adolphe Moudiki. Pour tenir le rang du Cameroun face à la délégation nigériane, la SNH a délégué un chargé d'études de sa division juridique. Un cadre de second rang pour une négociation de première importance.

Cette absence n'est pas un incident de parcours. Elle est la traduction logique d'un système.

Depuis des décennies, le Cameroun a progressivement substitué à la gestion publique de ses ressources naturelles un mode d'organisation que l'on peut qualifier de féodalité économique. Le pétrole a été confié à une famille. Le bois à une autre. L'exploitation minière à d'autres encore. Ces attributions ne résultent pas de concours de compétences, de mandats à durée déterminée ni d'objectifs de performance publiquement évalués. Elles se constituent dans la discrétion, se renforcent par la durée et se défendent contre toute intrusion par la loyauté au sommet de l'État. Adolphe Moudiki dirige la SNH depuis 1993. Trente-deux ans. Sans alternance, sans évaluation publique, sans débat national sur la gouvernance du secteur pétrolier.

Ce système obéit à une logique interne cohérente. Les familles ainsi positionnées aux commandes des secteurs stratégiques deviennent des piliers du régime : elles en dépendent pour maintenir leur position, et le pouvoir central peut compter sur leur loyauté en toutes circonstances. Nommer son clan, c'est s'assurer des obligés. Chacun, dans cette architecture, y trouve un intérêt calculé. L'intérêt national, lui, n'est représenté par personne en particulier — et donc, en pratique, par personne du tout.

La féodalité, dans sa version médiévale, avait au moins l'obligation du service armé. Le suzerain accordait un fief, le vassal défendait le territoire. Dans la version camerounaise, le fief est accordé, mais le service dû à la nation devient optionnel. Nathalie Moudiki a reçu la représentation du Cameroun dans une commission chargée de défendre ses ressources pétrolières face au Nigeria. Le 13 mai, elle a jugé plus urgent d'aller superviser ses propres affaires à Dubaï. Ce choix n'est pas celui d'une fonctionnaire négligente. C'est le choix rationnel d'une gestionnaire de fief : les intérêts du clan passent avant les intérêts de l'État, car c'est précisément autour de cette règle non écrite que le système a été construit.

Il faut mesurer ce que cela signifie concrètement. La Commission mixte Cameroun-Nigeria n'est pas une réunion protocolaire. Elle traite du partage de gisements dont les revenus alimentent directement le budget de l'État camerounais. L'absence de spécialistes du secteur pétrolier au sein de cette délégation — remplacés par des juristes au profil essentiellement procédural — affaiblit la capacité de négociation du pays. Et cette faiblesse n'est pas accidentelle : elle est la conséquence directe d'un système qui nomme ses fidèles là où il faudrait ses meilleurs techniciens.

La consolidation récente du clan Moudiki illustre jusqu'où peut aller cette logique. En décembre 2025, plusieurs cadres influents ont été écartés de la SNH lors d'un conseil d'administration décrit comme une opération de verrouillage interne. En mars 2026, les deux techniciens qui représentaient l'entreprise à la Commission mixte ont été remplacés par l'épouse du directeur général et un ex-ministre devenu consultant maison. La Commission se retrouve ainsi privée de tout expert sectoriel alors même que des points litigieux majeurs — dont le partage de gisements transfrontaliers — restent en suspens avec Abuja.

Voilà le double scandale que l'épisode du 13 mai expose à la lumière. Le premier est celui de la réunion manquée : une délégation fantôme pour une négociation réelle. Le second, plus grave et plus structurel, est celui d'un État qui a lui-même organisé les conditions de sa propre dépossession. Distribuer les ressources nationales à des clans comme on distribue des domaines, c'est accepter que ces ressources ne soient plus jamais gérées dans l'intérêt commun. C'est décider, en pratique, que les frontières camerounaises peuvent attendre pendant que le clan a rendez-vous à Dubaï.

La question qui se pose aujourd'hui n'est pas seulement celle de la gouvernance de la SNH. C'est celle de la capacité de l'État camerounais à reprendre le contrôle effectif de ses propres ressources stratégiques. Tant que ce débat ne sera pas posé publiquement — avec les noms, les secteurs et les chiffres — le système continuera de fonctionner à l'abri du silence.

John Lawson