Dans cette lettre adressée au Dr Boutché et aux militants du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC) de l’Extrême-Nord, du Nord et de l’Adamaoua, l’ex premier vice-président du parti, Mamadou Mota critique la décision de son camarade de se porter candidat au poste de vice-président sans consulter la base militante. Il estime que cette démarche individuelle risque de fragiliser l’unité du parti, de créer un précédent et d’alimenter les divisions internes à l’approche des échéances électorales. Mamadou Mota appelle néanmoins au dialogue, au débat démocratique et au dépassement des ambitions personnelles au profit de l’intérêt collectif du MRC. Il tend ainsi la main au Dr Boutché, tout en l’invitant à reconsidérer sa posture et à préserver l’unité des militants du Grand Nord.
À l’attention du Dr Boutché, et à l’ensemble des militants du MRC de l’Extrême-Nord, du Nord et de l’Adamaoua.
Mon cher camarade,
Je ne viens pas ici nourrir le flot des polémiques subalternes, ni me prêter au jeu dérisoire des susceptibilités. Si je prends la parole aujourd'hui, c’est parce que le silence face à nos débats internes équivaudrait à un renoncement. Or, nous n'avons pas le droit de renoncer. Je connais ton parcours, je respecte l’homme et la constance de ton engagement. C’est précisément parce que notre fraternité est solide que le devoir de vérité s'impose. Nous pouvons diverger sur la tactique, nous pouvons trébucher dans l'analyse, mais nous ne pouvons pas transiger sur notre boussole commune : celle qui nous tourne vers un Cameroun plus juste, démocratique et respectueux de la dignité de chacun.
Regardons les choses en face : les positions que tu as exprimées récemment ouvrent une brèche. Je ne les partage pas, car je crains qu'elles ne fragilisent les fondations mêmes de notre maison commune. Soyons clairs et parlons vrai. Au moment précis où le président Maurice Kamto et moi-même faisions le choix lourd et douloureux de démissionner de nos fonctions, dans l'intérêt supérieur du parti et pour le protéger des assauts extérieurs, tu as choisi de te porter colistier pour le poste de Vice-président à l'écart des prescriptions de la base. Tu l'as fait de manière unilatérale, sans consulter personne, sans échanger avec la base ni avec tes camarades de l'Extrême-Nord, du Nord et de l'Adamaoua.
Disons-le sans fard : à aucun moment tu n'as cherché à initier une discussion, ni avec moi, ni avec les militants qui font la vie de notre mouvement au quotidien. Au lieu du débat fraternel et de la confrontation saine des idées, tu as préféré la stratégie de l'accompli et une forme de chantage politique qui fragilise notre cohésion. On ne bâtit rien de grand ni de durable sur la menace sourde ou sur le mépris des cadres et de la base.
L'Histoire politique regorge de ces moments de vertige où des hommes de valeur croient pouvoir s'affranchir du collectif. Les grands partis à travers le monde ont tous payé le prix fort de ces démarches solitaires. Qu'on se souvienne de la droite française, lorsque des destins individuels ont cru pouvoir contourner les accords collectifs pour imposer une candidature dissendente, fracturant leur famille politique pour des décennies. Qu'on se souvienne des crises du Parti Socialiste, où l'obstination unilatérale de certains cadres à jouer leur propre partition en dehors du consensus a fini par vider l'organisation de sa substance et de sa force militante. Chaque fois, la méthode est la même : on croit servir une ambition légitime, mais on ne fait qu'ouvrir la porte au chaos et affaiblir le bloc face à l'adversaire. La discipline collective n'est pas une camisole, c'est le bouclier des opprimés.
Mesurons ensemble les conséquences réelles d'un tel choix pour le MRC. Pendant ces élections, cette démarche solitaire sème la confusion là où le peuple attend de la clarté. Elle donne à nos adversaires l'image d'un parti fragmenté, affaibli par des ambitions individuelles, alors que l'heure exige une discipline de fer et un bloc monolithique face au régime. Et après les élections, quelles seront les répercussions ? Ce choix installe un précédent délétère. Il risque de briser la confiance entre la base et les cadres, de nourrir le soupçon d'opportunisme et de paralyser notre capacité à mener la résistance post-électorale. On ne construit pas une victoire sur le sable de l'isolement, et on ne prépare pas l'avenir en agissant en dehors du collectif.
Ici, dans le Grand Nord, nos militants savent ce que signifie résister. Des contreforts des monts Mandara aux plaines du Diamaré, des rives de la Bénoué aux plateaux de l'Adamaoua, de l'épreuve du climat à celle de l'insécurité et du sous-développement, notre peuple fait preuve d'une dignité héroïque face à l'abandon. Ce peuple septentrional qui souffre de la pauvreté et de l'oubli n'attend pas de nous le spectacle de nos divisions. Il attend une alternative forte, unie et crédible. Nous lui devons l'exemplarité.
L’Histoire ne s’intéresse pas aux victoires d'amour-propre sur les réseaux sociaux. Elle nous attend au tournant des choix collectifs, là où le courage se mesure à la capacité de placer l'intérêt supérieur du parti au-dessus des amertumes et des opportunités du moment. Dans cinquante ans, lorsque la jeunesse du Septentrion regardera notre époque, elle ne demandera pas qui a emporté le dernier débat médiatique. Elle demandera : « Qui a tenu bon pour nous ? Qui a su préserver l'unité quand tout poussait à la rupture ? » Voilà la seule hauteur de vue qui vaille.
Je ne te demande pas de renier tes convictions ni ta liberté de penser. Je te demande simplement de mesurer l'impact de la voie que tu empruntes. Si des corrections doivent être apportées à notre action, faisons-le ensemble, dans un débat démocratique et ouvert. Si tu as des critiques, formulons-les de manière constructive. Si tu as des propositions pour aiguiser les outils de notre combat, je suis le premier prêt à t'écouter. Mais de grâce, ne transformons pas une contradiction interne en une rupture irréversible. Pour ma part, je ne ferme aucune porte. Réexaminer une posture à la lumière des nécessités de notre lutte n'est pas une faiblesse ; c’est la marque d’une immense responsabilité politique.
Dr Boutché, l'Extrême-Nord, le Nord et l'Adamaoua ne te pardonneront pas d'avoir été l'artisan de leur division au moment où ils cherchaient le chemin de leur délivrance ; assume ta responsabilité face à nos militants qui te regardent, car le prix de l'ambition solitaire est toujours l'isolement face à l'Histoire.
Je demeure entièrement disponible pour le dialogue, les yeux dans les yeux, dans le respect absolu de ta dignité, sans vainqueur ni vaincu. Les fonctions passent, les structures évoluent, les hommes s'en vont. Seul le MRC demeure. Et c'est devant lui, devant l'Histoire et devant ce peuple de l'Extrême-Nord, du Nord et de l'Adamaoua qui nous regarde, que nous répondrons de nos choix. Je te tends la main, non pas comme un adversaire qui feint la trêve, mais comme un frère qui appelle au rassemblement. La porte du dialogue est grande ouverte. Avançons ensemble.
Mamadou Mota
Baba bikkoy
Ex-Vice-président du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun
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