Les audiences des 16 et 17 février 2026 devant le Tribunal Militaire de Yaoundé ont constitué un nouveau tournant dans l'affaire de l'assassinat du journaliste Martinez ZOGO, tué en janvier 2023. Plusieurs responsables opérationnels de la Direction Générale de la Recherche Extérieure (DGRE) ont successivement témoigné, apportant des éclairages inédits sur le déroulement de l'opération. Pour l'avocat représentant l'État du Cameroun, ces dépositions tendent désormais à disqualifier la thèse d'un crime orchestré au sommet de l'État.
Des responsables de la DGRE formels : aucun ordre n'a été donné
Le 16 février, la cour a entendu deux hauts responsables de la Direction des Opérations de la DGRE. Le premier, Mohamadou Amadou, chef du groupement d'action logistique, a été catégorique : en sa qualité de responsable des équipements au sein de la DGRE, il déclare n'avoir reçu « aucun ordre de mission, aucune instruction » et n'avoir « émis aucun bon de sortie » en lien avec l'enlèvement et l'assassinat de Martinez ZOGO.
Le second témoin, Marcel Nyambi Penda, commandant du groupement tactique d'intervention (GTI), a abordé une question sensible : celle du matériel qui aurait transité par un poste de la DGRE situé à Mfou, à la périphérie de Yaoundé. Tout en qualifiant cette hypothèse de « surprenante », il a reconnu qu'elle demeurait techniquement possible. Il a toutefois tenu à préciser qu'une telle opération n'aurait pu être menée « qu'avec une autorisation de la haute hiérarchie », ce qui, selon lui, « n'a pas été le cas dans cette affaire ».
Nyambi Penda a en outre relevé une anomalie de taille : le matériel utilisé pour torturer Martinez ZOGO — corde, huile, farine — ne correspond à aucune procédure d'opération régulière au sein de la DGRE, accentuant l'idée d'une action improvisée, conduite hors de tout cadre institutionnel.
Une commandante découvre l'implication de ses agents... à travers l'enquête
Le 17 février, c'est Charlotte Angwe Mbah, commandant du groupement de la recherche opérationnelle, qui a comparu à la barre. Ses révélations ont été marquantes : elle affirme n'avoir appris l'implication de trois agents de son service dans l'affaire que lors du déclenchement de l'enquête judiciaire. Elle a par ailleurs signalé l'existence d'un groupe WhatsApp regroupant les participants à l'opération, une pratique qu'elle a jugée totalement étrangère aux habitudes de son unité.
Son audition ayant dû être écourtée, la cour a décidé de renvoyer les audiences aux 9 et 10 mars 2026, à la demande de la partie civile, afin de permettre la préparation d'une contre-interrogation approfondie.
Pour l'avocat de l'État : l'action d'un petit groupe, pas un crime d'État
C'est dans ce contexte que Me Claude Assira, avocat représentant l'État du Cameroun dans cette procédure, a livré son analyse. Pour lui, le tableau dressé par l'ensemble des auditions conduit à une conclusion qui s'impose « de façon presque incontestable » : l'assassinat de Martinez ZOGO serait l'œuvre d'un groupe restreint d'individus ayant agi à titre personnel, en marge de toute chaîne de commandement officielle.
« C'est un petit groupe de personnes qui ont utilisé les moyens qu'ils pouvaient avoir au sein de la DGRE pour essayer de faire taire un journaliste qui devait un tout petit peu les déranger. »
— Me Claude Assira, avocat de l'État du Cameroun
Une lecture qui, si elle est confortée par la suite des débats, aurait des implications considérables sur la qualification juridique des faits et la responsabilité des différents mis en cause.
Amougou Belinga : sa demande de liberté examinée ce 19 février
En parallèle des audiences au fond, la situation de Jean-Pierre Amougou Belinga, homme d'affaires, patron de médias et l'un des principaux accusés dans cette affaire, connaît de nouveaux développements. Sa demande de mise en liberté provisoire devait être examinée ce jeudi 19 février 2026 par la Cour d'Appel de Yaoundé.
Si la thèse de Me Assira semble trouver un écho dans les dépositions recueillies, elle ne fait pas l'unanimité. Le collectif des avocats de Léopold Maxime EKO EKO, l'ancien Directeur Général de la DGRE également inculpé, a de son côté dénoncé dans un communiqué publié le 18 février des « manœuvres dilatoires » et des pressions visant à entraver la manifestation de la vérité. Pour ces avocats, les mêmes témoignages démontrent au contraire que leur client n'a donné aucun ordre et qu'il est donc étranger aux faits qui lui sont reprochés.
L'affaire Martinez ZOGO, qui tient le Cameroun en haleine depuis plus de trois ans, est loin d'avoir livré tous ses secrets. Les prochaines audiences des 9 et 10 mars s'annoncent déterminantes.









