Politique of Friday, 16 October 2026

Source: www.camerounweb.com

Convention du MRC : La stratégie de Pierre Emmanuel Binyam

Le retrait de la liste de Pierre Emmanuel Binyam, trois jours avant l’élection interne du MRC prévue le 17 octobre 2026, relance le débat sur la maturité démocratique au sein du parti. Le MRC est une formation capable de promouvoir de nouveaux talents, mais le retrait de Binyam, motivé par des contestations sur les cotisations, le transport des délégués et la fiabilité du fichier électoral, prive sa candidature de la possibilité de mesurer son poids réel.

LE PARADOXE BINYAM, OU LA SCALABILITE DEMOCRATIQUE A L’EPREUVE DE LA DEFAITE

Je m'étais promis de ne pas intervenir dans l'élection interne du MRC et de n'en commenter que les résultats. Le retrait de la liste de Pierre Emmanuel Binyam, trois jours avant le vote, m'oblige à rompre cette promesse. Ce texte n'est pas un jugement. C'est la démonstration d'une théorie, celle d'un parti qui fabrique ses talents, et le constat d'un arrière-goût amer.

La scalabilité démocratique ne se mesure pas seulement à la capacité d'un parti à produire des dirigeants. Elle se mesure aussi à la capacité de ces dirigeants à accepter la compétition sans remettre en cause la maison commune lorsque le résultat leur semble défavorable.

Qu'est-ce qu'un parti scalable ?

Le mot vient du monde de l'entreprise. Une organisation « scalable » peut grandir sans changer de nature. Appliqué à un parti politique, il désigne une structure capable de faire monter un militant de base jusqu'au sommet, par des règles connues de tous, et non par la naissance, la fortune ou l'appartenance ethnique.

Les grandes démocraties fonctionnent ainsi. Leurs partis sont des machines à fabriquer des talents. On y entre par une section locale, on y gravit des échelons, on y affronte des concurrents, et l'on y perd souvent avant de gagner.

Cette dernière étape est essentielle. Un parti scalable ne se contente pas d'ouvrir ses portes. Il organise une progressivité, où la défaite elle-même devient une marche de l'escalier.

Le MRC, un parti qui fabrique ses talents

J'ai toujours tenu le MRC pour l'un des rares partis africains à répondre à cette définition. Cette culture porte la marque de Maurice Kamto.

Il a voulu que les membres du parti s'appellent « amis politiques » et non « camarades ». Le mot n'est pas anodin. Il remplace la discipline de rang par l'adhésion volontaire, fondée sur une vision commune. Maurice Kamto a aussi ouvert le directoire à de nombreux jeunes.

Pierre Emmanuel Binyam est le produit de cette culture. Parti d'une cellule militante de Douala, il a été nommé par Maurice Kamto secrétaire général adjoint, puis président du Comité national de clarification. En 2026, il se présente à la présidence nationale. L'ascenseur a fonctionné.

Il a fonctionné au-delà des appartenances. Le 18 septembre, le Dr Jean-Pierre Boutché, responsable de l'Extrême-Nord et colistier de Binyam, écrit qu'on lui a demandé si son candidat était « Douala ou Eton », et qu'il ne le sait pas. Il sait seulement que c'est un homme droit. Dans un pays où l'appartenance ethnique précède souvent le débat politique, cette phrase vaut programme.

La progressivité : perdre aujourd'hui pour gagner demain

Dans les grandes démocraties, la défaite interne n'est pas une humiliation. C'est un capital.

En 1976, Ronald Reagan perd l'investiture républicaine face à Gerald Ford. Il accepte le verdict et s'impose quatre ans plus tard. François Mitterrand perd l'élection présidentielle en 1965, puis en 1974, avant de l'emporter en 1981. En 2016, Bernie Sanders est battu dans la primaire démocrate. Il se rallie, puis pèse durablement sur le programme de son parti.

À chaque fois, la logique est la même. Le candidat battu mesure son poids réel. Il compte ses soutiens, il les fidélise et il pose les bases d'une légitimité future. Un candidat qui perd avec une part significative des voix devient une force avec laquelle le vainqueur doit composer.

Le Comité des Sages du MRC ne disait pas autre chose le 2 octobre. Il exhortait les candidats à accepter le verdict des urnes, « afin que le vainqueur comme le vaincu puissent se retrouver et œuvrer ensemble dans l'intérêt supérieur du Parti ». C'est la définition même d'un parti scalable.

Deux façons de casser l'échelle

L'échelle peut se rompre par le haut ou par le bas.

Refuser à l'autre le droit de concourir

Pendant la campagne, Mamadou Mota, coordonnateur de la liste de Tiriane Balbine Noah, a dénoncé le « parachutage ». Il a demandé s'il était raisonnable de confier une entreprise de deux milliards au gérant d'une boutique de quartier, et a mis Binyam au défi de montrer mille militants recrutés.

La progressivité ne signifie pourtant pas l'attente indéfinie. Binyam n'a pas sauté les marches. C'est Maurice Kamto qui l'a fait monter. Contester son droit à concourir, c'est contester la culture qui fait la singularité du parti. Une échelle dont on interdit les derniers barreaux n'est plus une échelle.

Refuser soi-même le droit de perdre

Le 14 octobre, à 72 heures du scrutin, la liste Binyam s'est retirée. Le 12 octobre, elle avait posé trois conditions : la levée de l'exigence des cotisations, la prise en charge intégrale du transport des délégués du Grand Nord et la publication immédiate du corps électoral.

Même lorsqu'elles ne relèvent pas directement du respect des statuts, ces revendications peuvent faire l'objet d'arbitrages politiques sans remettre en cause la tenue du scrutin. Elles demandaient au parti des concessions au nom de l'usage et de l'équité. Le parti pouvait accorder, refuser ou négocier. Mais on ne quitte pas le terrain pour des raisons politiques. Un désaccord sur les conditions de la compétition ne rend pas la compétition illégitime.

Restent les griefs sur le fichier électoral : doublons, délégués décédés, communes absentes. Ceux-là touchent à la régularité. Ils se règlent devant les instances de contrôle et dans les bureaux de vote, pas par un retrait.

Surtout, le retrait prive la candidature de ce qu'une défaite lui aurait donné : la mesure de son poids, et la légitimité de le faire valoir demain.

Le communiqué appelle à ne pas contester les résultats. Le geste est responsable. Mais il affirme dans le même temps qu'un président élu sur ce fichier serait « fragilisé avant même d'avoir commencé à gouverner ». On renonce au recours, mais on remet en cause la maison commune. C'est précisément ce que la scalabilité démocratique ne permet pas.

L'arrière-goût amer

La base a cru à une vraie compétition. Pendant trois semaines, deux listes ont sillonné le pays, du Littoral au Grand Nord. La liste Binyam a présenté un programme en trente points, avec des idées neuves, comme une application numérique pour les cotisations ou les « mains levées » pour financer les caisses de base.

L'amertume vient aussi d'un glissement. Le Dr Boutché, qui ignorait l'ethnie de son candidat, écrit le 7 octobre que « le nordiste est programmé pour souffrir ». Quand la compétition se durcit, la culture qui avait résisté à l'ethnie cède au registre régional. C'est le signe que la scalabilité ne s'acquiert jamais une fois pour toutes.

Ce que le MRC doit retenir

Le MRC reste un parti où l'on peut monter. La candidature de Pierre Emmanuel Binyam l'a prouvé, et c'est ce qui rend son retrait si amer. L'ascenseur était ouvert. Il s'est arrêté avant l'étage.

La scalabilité démocratique ne se mesure pas seulement à la capacité d'un parti à produire des dirigeants. Elle se mesure aussi à la capacité de ces dirigeants à accepter la compétition sans remettre en cause la maison commune lorsque le résultat leur semble défavorable.

Samedi, le MRC élira sa direction sans adversaire. Le vainqueur aura le titre. Il lui restera la tâche que fixait le Comité des Sages : faire de ceux qui attendaient un duel des partenaires pour demain.

John Lawson