L'AES donne des « insomnies à l'impérialisme ». Les juntes du Sahel sont des « soldats de la reconquête de la souveraineté africaine ». Derrière ces formules flamboyantes publiées sur des plateformes camerounaises à l'apparence indépendante se cache une réalité que Jeune Afrique a minutieusement documentée : un dispositif d'influence piloté depuis Moscou, dont le Cameroun est devenu l'un des nœuds essentiels, visant à remodeler les équilibres politiques de tout un continent.
On pensait l'influence russe en Afrique concentrée sur les zones de conflit actif — Mali, Burkina Faso, RCA, Libye. L'enquête exclusive de Jeune Afrique révèle une réalité plus complexe : le Cameroun, pays relativement stable, est devenu une base arrière stratégique de la propagande du Kremlin. Trois plateformes médiatiques y opèrent en réseau, chacune avec son positionnement, ses audiences et ses relais — mais toutes gravitant autour de la même infrastructure russe.
Afrique Media TV (AM-TV), For You Media (FYM) et Panafrican Media TV (PM-TV) ciblent collectivement plusieurs millions d'Africains francophones sur YouTube, Facebook et leurs sites internet. Leur dénominateur commun : une ligne éditoriale systématiquement favorable aux positions russes, aux juntes sahéliennes, et hostile aux puissances occidentales — particulièrement la France et l'Ukraine.
Le cas de l'Alliance des États du Sahel est emblématique du mode opératoire que Jeune Afrique a reconstitué. Les putschs militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont été présentés, sur ces trois plateformes, non comme des interruptions antidémocratiques, mais comme des actes fondateurs d'une nouvelle souveraineté africaine.
C'est exactement le narratif promu par Moscou. Ce n'est pas une coïncidence éditoriale : Jeune Afrique a établi que ces contenus sont produits ou inspirés par Globus Expert Council, l'organisation de Yulia Berg, elle-même consultante d'Africa Politology, la structure de renseignements russes pilotée par le SVR. Les juntes, qui ont expulsé les forces françaises et accueilli Africa Corps — le successeur de Wagner contrôlé par les renseignements militaires russes — bénéficient ainsi d'un soutien médiatique organisé et transfrontalier, dont les Camerounais sont devenus les porte-voix.
L'une des révélations les plus concrètes de l'enquête de Jeune Afrique concerne la méthode utilisée par For You Media pour diffuser des contenus de Russia Today — chaîne d'État russe sous sanctions internationales — auprès d'audiences africaines qui ne sauraient en identifier l'origine : le logo de RT est simplement supprimé avant la republication. Une pratique qui s'apparente à du blanchiment informationnel.
Cette technique illustre la sophistication croissante du dispositif. La propagande russe ne cherche plus seulement à convaincre — elle cherche à paraître africaine, indépendante, authentique. En s'appuyant sur des voix locales crédibles, disposant de leur propre capital de confiance auprès de leurs audiences, Moscou démultiplie sa portée tout en se rendant invisible.
L'enquête de Jeune Afrique met également en lumière un profil politique de premier plan intégré dans ce dispositif : l'ancien ministre ivoirien Ahoua Don Mello, devenu vice-président de l'Alliance internationale des Brics en 2022 — une organisation fondée par la Russie, sans lien officiel avec le vrai groupe Brics, mais jouant délibérément sur la confusion des appellations.
C'est cette même organisation dont Mohamed Bachir Ladan, fondateur de PM-TV, est devenu directeur de la communication en 2023, la même année qu'il lançait sa plateforme. Jeune Afrique a établi que Don Mello a bénéficié d'une mise en avant significative de PM-TV lors de sa candidature à la présidentielle ivoirienne d'octobre 2025. Un soutien médiatique coordonné, au service d'une ambition politique, dans un pays qui n'est pas le Cameroun. La portée géographique du dispositif dépasse donc largement ses origines.
Ce que l'enquête de Jeune Afrique met en lumière, au-delà des cas individuels, c'est une menace structurelle pour les démocraties africaines : celle d'un écosystème médiatique parallèle, financé et orienté par une puissance étrangère, capable d'interférer dans les processus électoraux de plusieurs pays simultanément, sous couvert d'un discours de libération continentale qui résonne profondément dans des sociétés encore marquées par les séquelles du colonialisme.
Face à ce constat, les outils de régulation des médias africains, pensés pour des acteurs locaux et des enjeux nationaux, apparaissent largement inadaptés. La fermeture de la chaîne YouTube d'AM-TV en janvier 2025, et les sanctions européennes contre son fondateur Justin Blaise Tagouh en mai de la même année, n'ont pas mis fin aux activités de la nébuleuse. Elles se sont adaptées, fragmentées, et ont poursuivi leur travail — plus discrètement, mais tout aussi efficacement.









