Actualités of Wednesday, 15 July 2026

Source: www.camerounweb.com

Autopsie d'un mythe camerounais : Le « général de Dieu », pionnier du spectacle religieux

'Le décor a changé, la scène demeure' 'Le décor a changé, la scène demeure'

L’influence du révérend Dieunedort Kamdem Nounga, surnommé le « Général de Dieu », repose sur une mise en scène soigneusement élaborée, mêlant symboles religieux, communication, spectacle et structure d'autorité.

Il n'y avait ni marée humaine ni cantiques lundi soir à l'aéroport international de Yaoundé-Nsimalen. Dans l'air chaud chargé d'odeurs de kérosène, une dizaine de fidèles seulement, mêlés à des curieux venus voir de qui il s'agissait, et quelques téléphones levés dont les éclairs blancs trouaient la pénombre. C'est dans ce décor presque confidentiel que le révérend pasteur Dieunedort Kamdem Nounga a retrouvé le Cameroun après dix années d'exil. Un geste a pourtant sauvé la soirée pour la postérité. Une fois sorti de l'aéroport, l'homme s'est arrêté, s'est prosterné de tout son long et a baisé le sol camerounais. La scène, filmée et relayée avec ferveur par les pages liées à son ministère, a circulé dans les heures qui ont suivi. Elle était calculée pour cela. Un exilé embrasse sa terre, un prophète embrasse sa promesse, et le cadrage serré d'un téléphone n'a pas besoin de montrer combien ils étaient autour de lui.

Puis il s'est passé quelque chose de plus révélateur encore. Dès sa première visite dans une église, l'effervescence des grands jours a resurgi, cris, transes, bousculades pour l'approcher, et ses vidéos sont redevenues virales sur les réseaux sociaux en quelques heures. Le contraste est saisissant. Dehors, sur le parvis de l'aéroport, presque personne. Dedans, sous les projecteurs d'une salle acquise, la ferveur intacte. Ce double visage du retour résume tout notre sujet et livre déjà une clé de lecture. Le mythe du Général ne vit pas dans l'espace public, il vit dans les espaces qu'il contrôle. Précisons d'emblée ce que nous entendons par mythe. Il ne s'agit pas de dire que l'homme n'existe pas ou que tout serait faux, il s'agit de désigner le récit construit autour de sa personne, un récit qui sélectionne certains faits, en efface d'autres et transforme une trajectoire humaine en destin surnaturel. Le mythe n'est pas le mensonge, il est la mise en forme. Ce premier volet remonte à la fabrication de la légende, et l'on verra que le contraste de cette semaine entre le tarmac vide et l'église en fusion en est l'illustration la plus pure.

Un grade plutôt qu'un ministère

Dans le paysage saturé des églises de réveil camerounaises, survivre exige de se distinguer. Dieunedort Kamdem l'a compris très tôt en s'attribuant un grade, celui de « Général de Dieu ». Le choix n'a rien d'anodin et il faut s'y arrêter, car tout le dispositif de pouvoir en découle. Un pasteur se discute, un berger se suit, à un général on obéit. Le grade militaire installe une verticalité absolue. Il n'y a pas de dialogue entre un général et ses troupes, il y a des ordres et leur exécution. En se nommant général, Kamdem a transformé ses fidèles en soldats, et le propre du soldat est triple. Il se soumet à la hiérarchie sans la questionner. Il accepte la discipline, y compris financière, comme une vertu.

Il considère la désertion, c'est-à-dire le doute ou le départ, comme une trahison. Le vocabulaire de la guerre spirituelle achève le verrouillage. Puisque l'église est une armée en campagne contre les forces du mal, toute critique venue de l'extérieur devient une attaque ennemie, et toute critique venue de l'intérieur devient une infiltration. Le grade n'est pas un ornement, il est une architecture de pouvoir.

À ce titre martial s'ajoute une esthétique empruntée à l'évangile de la prospérité à l'américaine. Costumes croisés sur mesure, montres de prix, grosses cylindrées. Le message implicite est limpide. La pauvreté n'y est pas une fatalité mais une anomalie spirituelle, et la richesse du pasteur devient, aux yeux de ses ouailles, la preuve matérielle de l'efficacité de ses prières. Sa doctrine économique tient en une phrase qu'il a répétée en chaire pendant des années. L'argent appelle l'argent, plus on donne, plus on reçoit. Il faut mesurer la puissance de cette formule. Elle inverse la charité en investissement, elle transforme l'offrande en mise de départ, et surtout elle rend le fidèle responsable de sa propre misère. Celui qui reste pauvre n'a simplement pas assez donné. Le système est parfait car il est infalsifiable. La prospérité prouve la doctrine, la pauvreté prouve un manque de foi, et dans les deux cas les corbeilles se remplissent.

Le pionnier du spectacle religieux

Bien avant que les réseaux sociaux ne dictent les lois de la communication, Kamdem avait compris que pour toucher les âmes il fallait d'abord capter l'audience. Le fondateur de la Cathédrale de la Foi, église lancée en 2010 et qui revendiquait plus de dix mille fidèles les jours de culte, fut l'un des premiers Camerounais à importer les grandes croisades d'évangélisation à l'américaine. Des affiches géantes couvraient les carrefours de Yaoundé des semaines à l'avance, comme pour un concert ou un match, et c'est précisément le point. Le culte y est pensé comme un événement, avec son affiche, sa tête d'affiche et son public.

Il ne s'est pas contenté d'occuper les antennes des autres, il a bâti les siennes. À la tête de la holding Kanodi Ministry Communication, il a régné sur des stations de radio, un journal, une chaîne de télévision et une école de formation de pasteurs dont il était le doyen. Qu'on y songe un instant. L'homme fabriquait le spectacle, le diffusait sur ses propres canaux, en commentait les prodiges dans son propre journal et formait dans sa propre école les officiants de demain. Le circuit était fermé de bout en bout. Aucune vérification extérieure ne pouvait s'y glisser, car le producteur du miracle était aussi son diffuseur, son critique et son historien. Sur scène, tout est réglé comme une émission de grande écoute. Le Général maîtrise le rythme et le silence, fait monter la tension, désigne un possédé dans la foule, le délivre sous les hurlements, enchaîne sur une prophétie concernant la vie publique. Guérisons spectaculaires, délivrances en direct, annonces fracassantes. Vrais prodiges ou scénographies minutieuses, la question importe peu au mythe. Dans l'arène de la foi, l'image crée la vérité, et Kamdem s'est fait le réalisateur en chef de sa propre légende. La viralité retrouvée de ses vidéos cette semaine le confirme dix ans après. Le produit n'a pas vieilli, parce que le produit n'a jamais été la doctrine. Le produit, c'est le spectacle.

La mécanique du martyr

Le propre d'un mythe est d'absorber l'obstacle pour s'en nourrir, et c'est ici que la construction révèle son génie. Lorsque l'affaire Gesem éclate en 2017, avec ses centaines d'épargnants floués par des promesses de rendements de 25 pour cent, n'importe quelle carrière publique aurait été foudroyée. Pas celle du Général, car le récit de la persécution était écrit d'avance. Depuis des années, il se comparait aux serviteurs de Dieu attaqués par les ténèbres, si bien que le jour où les plaintes sont arrivées, elles ne sont pas venues percuter le mythe. Elles sont venues le confirmer. Voilà le tour de force. L'accusation, qui devrait détruire, devient une pièce du dossier de sainteté. L'avis de recherche de mars 2018 n'est plus un document de police, c'est un certificat de martyre. Et la logique s'auto-alimente, car plus la charge est lourde, plus l'élu est important, donc plus l'attaque démoniaque devait être massive. Vingt ans de prison ne pèsent rien face à deux mille ans de récits de persécution qui fournissent la grille de lecture.

La décision du tribunal de Yopougon, qui l'a déclaré non coupable en juillet 2018, est venue offrir au récit sa conclusion parfaite. Peu importe, dans l'économie du mythe, que cette décision ivoirienne soit sans effet sur la procédure camerounaise, laquelle a abouti à une condamnation à vingt ans de prison ferme dont l'appel s'ouvre ce vendredi à Yaoundé. La communication du retour retient l'acquittement et efface la condamnation, comme le mythe retient le miracle et efface la mise en scène. L'homme qui embrassait le sol à la sortie de Nsimalen ne se présentait pas en prévenu qui doit s'expliquer, il se présentait en ressuscité. Et l'effervescence de sa première apparition en église a fourni au récit ce que le tarmac lui avait refusé, des témoins. La résurrection s'est jouée en deux temps, le geste solitaire d'abord, la liesse ensuite, et seul le second a vocation à rester dans les mémoires.

Le décor a changé, la scène demeure

La leçon de cette semaine tient dans un contraste. Dehors, dans l'espace public où personne ne contrôle la mise en scène, une dizaine de fidèles et des curieux. Dedans, dans une salle acquise, sous des caméras amies, la ferveur des grands jours et des vidéos redevenues virales. Le mythe du Général n'opère pas partout, il opère là où l'homme tient la régie. C'est à la fois sa force et sa limite. Sa force, car l'écosystème qu'il a bâti, églises, écrans et récits, s'est rallumé en quelques heures comme si les dix années d'absence n'avaient pas existé. Sa limite, car un procès en appel ne se déroule ni dans une église ni sur les réseaux sociaux. Dans un prétoire, la régie appartient au juge, les hurlements de la salle n'y délivrent personne et les images comptent moins que les pièces. Vendredi, pour la première fois depuis dix ans, le Général devra jouer sur une scène qui n'est pas la sienne. Nous y reviendrons dans le prochain volet de cette série, consacré à l'anatomie de l'affaire Gesem.

Cette analyse repose sur des sources publiques et des faits documentés au moment de sa rédaction. Les éléments non confirmés y sont présentés au conditionnel et chaque lecteur est invité à exercer son propre discernement.

John Lawson