Il avait 17 ans. En janvier 1971, lors d'un voyage scolaire à Bafoussam, le jeune Anicet Ekane assiste à l'exécution publique d'Ernest Ouandié, l'un des derniers résistants de l'UPC. Ce jour-là, selon son fils Elombo Ekane, qui s'est confié à Jeune Afrique dans un entretien exclusif publié ce 8 mars 2026, c'est toute une vie qui bascule. « Il voit un homme prêt à mourir pour son pays, animé par un amour incoercible pour la patrie. C'est à ce moment que s'est éveillé en lui le souffle patriotique qui ne l'a plus quitté. »
Cinquante-quatre ans plus tard, Anicet Ekane mourait à son tour — non pas sous les balles, mais dans les locaux du Secrétariat d'État à la Défense, le 1er décembre 2025, privé de son extracteur d'oxygène. Comme une boucle tragique que l'histoire camerounaise referme sur elle-même.
Ce que révèle Jeune Afrique à travers le portrait qu'en brosse son fils, c'est un homme d'une densité rare, loin des caricatures du politicien professionnel. Ceinture noire d'aïkido, coureur du matin depuis des décennies, il ne buvait pas et ne fumait pas. Mais c'était aussi un épicurien passionné de bonne chère, d'ambiances festives et de musique. « C'était un as du makossa », sourit Elombo Ekane dans les colonnes de Jeune Afrique.
Mais derrière le rire et la légèreté, il y avait la conscience du prix à payer. « Il fallait être très proche de lui pour percevoir, parfois simplement dans un éclat de son regard, la conscience qu'il avait du prix qu'implique une vie consacrée à un idéal patriotique. » Ses enfants, tous installés à l'étranger, ont appris très tôt à partager leur père avec le peuple camerounais. « Aimer mon père signifiait aussi comprendre, et, d'une certaine manière, aimer la politique. »
Ses derniers engagements, tels que les relate Jeune Afrique, témoignent d'une cohérence sans faille. Anicet Ekane avait d'abord soutenu Maurice Kamto en lui accordant l'investiture du Manidem pour la présidentielle, avant que cette candidature ne puisse se concrétiser. Il s'était alors rallié à la dynamique politique portée par Issa Tchiroma Bakary, convaincu que l'opposition devait se rassembler pour peser. Après le scrutin du 12 octobre 2025, qu'il estimait entaché d'irrégularités, il en avait contesté les résultats — ce qui lui a coûté la liberté, puis la vie.
Trois mois après sa mort, son fils confie à Jeune Afrique que le relais sera pris. « Mon frère aîné s'est déjà engagé. Un autre y réfléchit. J'y songe moi aussi. » Mais Elombo Ekane veut éviter l'instrumentalisation. Pour lui, le sens de ce drame ne réside pas dans la vengeance, mais dans l'éveil : « La mort d'un martyr peut éveiller les consciences. Mais pour cela, il faut des leaders solides, qui parviennent à traduire cette émotion en action politique. »
Et de conclure, avec les mots mêmes que son père lui répétait : « La liberté ne se donne jamais. Elle s'arrache. »









