Les conclusions de l’expertise numérique dans l’affaire de l’assassinat de Martinez Zogo sont de plus en plus remises en question. Beaucoup estiment que les données effacées des téléphones de certains suspects auraient pu être récupérées grâce à des outils spécialisés ou à d’autres méthodes d’investigation.
Dans le procès de l'assassinat du journaliste Martinez Zogo, un expert en cybercriminalité mandaté par la justice a rendu une conclusion surprenante : les données contenues dans les téléphones de l'un des suspects seraient irrécupérables.
Certains appareils auraient été formatés, d'autres auraient eu leurs messages supprimés.
-Résultat : faute de preuves numériques, ce suspect se retrouve largement disculpé sur ce volet de l'enquête.
Mais cette conclusion résiste-t-elle vraiment à un examen sérieux ?
-Cet expert en cybercriminalité requis par le tribunal a établi un constat en deux points.
D'un côté, certains téléphones attribués à l'un des suspects auraient été intégralement formatés.
De l'autre, sur les appareils restants, les messages WhatsApp auraient été supprimés.
Sur la base de ce double constat, la conclusion a été tranchée: les données sont inaccessibles, donc inexploitables. Une conclusion que le tribunal semble avoir acceptée sans exiger davantage d'explications.
-Bon à savoir
La suppression d'un message, ce n'est pas sa disparition. Pour comprendre pourquoi cette conclusion pose problème, un exemple simple suffit.
Supprimer un message sur un téléphone, c'est comme arracher une page d'un livre sans brûler ce livre. La page n'est plus visible, mais elle n'a pas disparu.
-Dans la mémoire d'un téléphone, les données supprimées restent physiquement présentes jusqu'à ce qu'elles soient écrasées par de nouvelles informations.
Un expert qualifié, avec les bons outils, peut les retrouver. Ces outils existent et sont utilisés quotidiennement par des polices judiciaires à travers le monde.
-Le plus connu s'appelle Cellebrite UFED.
Il permet d'extraire des données d'un téléphone, y compris après suppression ou formatage. Des pays africains y ont accès, notamment via Interpol. Il y a également: MSAB XRY, Oxygen Forensic Detective
Ces outils peuvent récupérer des messages "supprimés" car la suppression n'efface pas immédiatement les données physiques sur la carte mère du téléphone.
La question légitime est donc simple : a-t-on utilisé ce type d'outil dans l'affaire Zogo ? Et si non, pourquoi ?
-Au-delà de l'extraction directe des téléphones, plusieurs autres pistes auraient pu et auraient dû être explorées.
Premièrement, les sauvegardes automatiques.
WhatsApp enregistre automatiquement les messages sur Google Drive ou iCloud, selon le type de téléphone. Ces sauvegardes sont stockées à l'extérieur de l'appareil, sur des serveurs américains. Une commission rogatoire internationale adressée à Google ou Apple aurait pu permettre d'y accéder.
A-t-on fait cette démarche ? Rien dans les éléments connus du dossier ne le confirme.
Deuxièmement, les téléphones des interlocuteurs.
Ce mis en cause ne communiquait pas seul. Les autres personnes impliquées dans l'affaire ont elles aussi des téléphones.
Si un message existe dans l'appareil du destinataire, il reconstitue automatiquement la conversation des deux côtés.
A-t-on croisé ces données ?
Effacer des preuves pendant une enquête, c'est déjà un crime.
Formater un téléphone ou supprimer des messages après l'ouverture d'une enquête judiciaire n'est pas un simple geste technique anodin.
Dans la plupart des systèmes juridiques, y compris le droit camerounais, cela peut constituer une destruction de preuves une infraction pénale autonome.
Autrement dit, le fait même que ces téléphones aient été effacés aurait dû alerter les juges, pas les conduire à classer la piste numérique.
C'est précisément parce que quelqu'un a pris soin d'effacer ces données qu'elles méritaient d'être recherchées avec encore plus d'acharnement.
Voici le même scénario déjà vu ailleurs.
Pour vous dire que cette stratégie n'est pas nouvelle.
-En 2018, après l'assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi à Istanbul, les autorités de la Capitale Saoudienne Riyad ont utilisé exactement le même argument : données effacées, téléphones inaccessibles, preuves introuvables.
La rapporteuse spéciale des Nations Unies, Agnès Callamard, a démontré dans son rapport que cet argument était une obstruction délibérée à la justice, et non une réalité technique insurmontable.
-Le parallèle avec l'affaire Zogo est troublant.
Dans les deux cas, un homme de médias est assassiné. Dans les deux cas, les preuves numériques disparaissent opportunément. Dans les deux cas, la justice semble s'en satisfaire.
En conclusion
La vraie question que cette affaire pose n'est pas technique. Elle est judiciaire et politique. Un expert en cybercriminalité a deux missions possibles face à des données supprimées : Constater leur absence, ou tenter activement de les récupérer.
Ce sont deux démarches radicalement différentes. Si l'expert mandaté par le tribunal s'est contenté du constat sans démontrer qu'il avait épuisé toutes les possibilités de récupération, alors son rapport est incomplet.
Média Odjila









