Actualités of Tuesday, 8 September 2026

Source: www.camerounweb.com

Affaire Martinez Zogo : quelque chose de très étrange s'est passée au tribunal

Le Prof. Vincent Sosthène Fouda a été clair, « à 53 ans, il m’arrive encore de brandir ma carte de presse devant mes étudiants — qu’ils soient inscrits en Journalism Studies (discipline universitaire internationale), en Media Criticism / Press Criticism (tradition américaine), ou en sociologie du journalisme (tradition française et allemande) ».

Je leur rappelle que, dit-il, le journalisme n’est pas seulement un métier : c’est un espace de responsabilité, un lieu de construction de l’espace public, un dispositif de médiation entre les faits et la société.

C’est précisément pour cette raison que le compte rendu d’audience au tribunal militaire dans le procès Martinez Zogo du 31 août 2026 réalisé par Guy Zogo au micro et Joël Essengué à la caméra, pour Équinoxe Télévision, mérite une analyse critique. Non pas pour juger des intentions, mais pour éclairer les mécanismes médiatiques à l’œuvre et les limites d’un reportage qui, sous couvert d’informer, glisse vers une lecture politique orientée, signale Fouda.

La sociologie du journalisme — de Patrick Charaudeau, qui rappelle dans "Le discours d’information médiatique" que « l’angle est un acte de construction du réel », à Dominique Wolton, pour qui « informer, c’est choisir » — nous enseigne que le cadrage d’un reportage n’est jamais neutre. Ici, l’angle annoncé est clair : la fin de la crossexamination du Colonel Jean-Pierre Otoulou, moment clé de l’audience du 31 août 2026.

Pourtant, le reportage d’Équinoxe Télévision s’ouvre sur un tout autre sujet : la mutation du Commissaire du gouvernement, le Lieutenant-Colonel Cerlin Belinga. Ce déplacement narratif est significatif. Il décentre l’attention du téléspectateur, reléguant l’audience au second plan pour installer un cadre politique. Le téléspectateur n’assiste plus à un compte rendu judiciaire, mais à une lecture institutionnelle où les mouvements administratifs deviennent le véritable sujet.

Ce procédé illustre parfaitement ce que Michael Schudson, dans " The Power of News", appelle the power of framing : la capacité du journaliste à orienter la perception du public par la sélection des éléments mis en avant. Le cadrage n’est pas un simple choix esthétique ; il est un acte de pouvoir. En modifiant l’entrée du récit, le journaliste modifie la hiérarchie des informations, et donc la manière dont le public interprète l’événement.

Ce glissement narratif, que Géraldine Muhlmann qualifierait de « déplacement du centre de gravité de l’information », transforme un fait judiciaire en prétexte narratif pour aborder un enjeu politique. Le téléspectateur croit suivre une audience ; il suit en réalité une recomposition du réel, opérée par le journaliste.

Introduction d’éléments extérieurs : un effet d’agenda

Après avoir déplacé le cadre de l’audience vers la mutation du commissaire du gouvernement, le reportage poursuit avec un second glissement : l’introduction d’éléments extérieurs au déroulement réel des débats. Il insiste sur un prétendu « malaise » entre le parquet et les témoins de l’accusation. Or, aucune citation directe, aucun extrait d’audience, aucun élément vérifiable ne vient étayer cette affirmation. Nous sommes ici face à ce que Patrick Charaudeau appelle, dans "Le discours d’information médiatique", une « assertion sans preuve », c’est-à-dire une construction discursive qui se présente comme un fait mais ne repose sur aucune matérialité journalistique.

Le reportage franchit ensuite un seuil supplémentaire : il s’attarde longuement sur les accusations visant Martin Savom et Ferdinand Ngoh Ngoh, allant jusqu’à introduire, dans un détour narratif, l’épouse de Ferdinand Ngoh Ngoh. Ce procédé est révélateur. En mentionnant une figure qui n’a jamais été évoquée à l’audience, le reportage crée un effet de curiosité, voire de suspicion, qui pousse le téléspectateur à vouloir « en savoir plus ». C’est une technique classique de Medieninszenierung, pour reprendre le terme de Bernhard Pörksen : la mise en scène médiatique d’un sujet extérieur pour mieux orienter la réception du public.

Puis, après avoir longuement évoqué ces accusations périphériques, le reportage conclut que rien de tout cela n’a été abordé à l’audience du 31 août 2026. Autrement dit, il consacre une large portion de son temps à des éléments qui ne relèvent pas du compte rendu judiciaire, qui n’ont pas été discutés par les juges, ni présentés par les avocats, ni examinés par les témoins.

Ce décalage entre ce qui est montré et ce qui s’est réellement passé constitue une rupture majeure avec les normes du journalisme judiciaire. Ce procédé correspond exactement à ce que Michael Schudson décrit dans « The Power of News » : un effet d’agenda, où le journaliste sélectionne des éléments extérieurs pour orienter la perception du public.

Ici, l’effet est clair : en évoquant des accusations pour mieux les disqualifier ensuite, le reportage guide le téléspectateur vers une conclusion implicite — Ferdinand Ngoh Ngoh est injustement pris pour cible. La faille centrale du reportage est donc double : il introduit des éléments qui n’ont jamais été discutés à l’audience, ce qui rompt avec la déontologie du compte rendu judiciaire ; il construit un récit parallèle, où les accusations deviennent un décor narratif permettant de valoriser la position d’un acteur politique. En somme, tout ce que le reportage développe dans cette séquence n’a pas eu lieu à l’audience du 31 août 2026, qui était pourtant le cœur du sujet annoncé. Le téléspectateur croit suivre un procès ; il suit en réalité une recomposition médiatique du réel.

Source : l'Indépendant n°1061