Le témoignage de l’expert en cybercriminalité Bell Georges dans le procès de l’assassinat de Martinez Zogo est sujet à polémique. Plusieurs incohérences concernant la légalité de sa mission, sa méthodologie, l’analyse des données numériques et l’exploitation de certaines preuves clés sont relevées. Ces lacunes ont contribué à détourner l’attention des possibles commanditaires et plaide pour une contre-expertise indépendante afin de garantir la manifestation de la vérité.
À la lecture des conclusions de ses travaux dans l’affaire Martinez Zogo, le 32ᵉ témoin de l’accusation, l’expert Bell Georges, a laissé apparaître plusieurs zones d’incohérence. Voici les principales, classées par thème :
Qualité et cadre légal de l’expert
Interrogé par le ministère public sur les textes régissant la qualité d’expert judiciaire, sa réponse est restée évasive : « Je ne veux pas citer les textes… »
Or, un expert judiciaire doit justifier sa compétence par référence aux dispositions légales, notamment aux articles 203 et suivants du Code de procédure pénale camerounais. Refuser de citer les textes affaiblit sa crédibilité et empêche de vérifier s’il remplit les conditions légales pour exercer.
Périmètre de mission réducteur
La réquisition initiale visait Eko Eko et Danwé. Aucune explication n’a été fournie sur la réduction du champ d’investigation. Pourtant, l’expert a subitement évoqué Amougou Belinga, Bidjang, Diane Mveng, etc., sans préciser si de nouvelles réquisitions écrites avaient été versées au dossier par le ministère public.
Ce revirement soulève un doute sérieux sur la régularité des analyses effectuées hors réquisition. L’impression donnée est celle d’une tentative de travestir la vérité en feignant l’impartialité.
Méthodologie forensique lacunaire
L’expert a décrit sa méthode de manière très générale : « D’abord l’espace réseau… Ensuite l’espace des terminaux… On identifie le comportement suspect… »
Zone d’ombre : Aucune mention des outils exacts utilisés, de leurs versions, ni du hachage MD5/SHA-256 pour garantir l’intégrité des données. Pas de chaîne de traçabilité chain of custody détaillée, ni de rapport Cellebrite précis.
Pire, sa définition de Cellebrite est maladroite : « C’est-à-dire, quand quelqu’un fait quelque chose de mal ». Cette réduction caricaturale d’un outil forensique donne l’impression d’un manque de rigueur technique.
Autre incohérence : il déclare que « 100 % des téléphones appartenant à Danwé ont été récupérés », alors qu’on n’a jamais retrouvé les 7 autres téléphones d’Eko Eko. Il conclut : 100 % pour Danwé, 30 % d’appareils actifs pour Eko Eko.
Contradiction : Comment affirmer l’exhaustivité pour l’un et reconnaître 70 % de manquant pour l’autre sans expliquer l’impact de ce manque sur la fiabilité des conclusions ?
Incohérences chronologiques et factuelles
Dates inversées : Il affirme « 19 janvier / 18 janvier : Ils ont régulièrement communiqué », alors qu’il venait de décrire les faits du 18 puis du 19 janvier. Ce manque de rigueur chronologique ouvre la porte au doute.
Suppression de SMS et intensité d’appels :
L’expert affirme que les SMS entre Danwé et Belinga étaient « systématiquement supprimés » pendant la période incriminée, mais que « leur intensité d’appels vocaux était très intense ». Aucune donnée chiffrée n’est fournie : nombre d’appels, durée, cellules BTS. Sans chiffres, il s’agit d’une appréciation subjective, pas d’une preuve technique.
Localisation à Soa :
L’expert confirme que les téléphones du commando ont borné à Soa le 17 janvier, mais ajoute : « Ça ne veut pas dire que les autres n’étaient pas là-bas. Soit ils ont éteint leur téléphone, soit ils ont mis sur mode avion. »
Il sort ici de son rôle technique pour verser dans la supposition.
Preuves et origine des données
La diffusion de la vidéo de torture du journaliste a créé l’émoi. L’expert a ensuite déclaré : « Cette vidéo n’était dans aucun des téléphones des accusés ». Il précise qu’elle a été retrouvée dans le Google Drive de Godje.
Point d’ombre majeur : Qui a uploadé la vidéo ? À quelle date ? Depuis quel appareil ? Quelle adresse IP ? L’expert ne précise pas s’il a pu dater l’upload ni identifier l’IP source. Y a-t-il eu un dépôt ultérieur pour incriminer des personnes ?
Questions déterminantes restées sans réponse :
Comment l’expert a-t-il extrait la vidéo du compte Google de M. Godje Oumarou ?
Peut-il donner au tribunal la date exacte d’upload, l’adresse IP et le modèle de l’appareil utilisé ?
Cette vidéo a-t-elle été versée avant ou après le 22 janvier 2023, date des faits ?
Exploitation sommaire des données d’Amougou Belinga
L’expert note que le 28 janvier 2023, Danwé appelle Amougou Belinga en vidéo, sans en livrer le contenu. Il relève que les communications par messages sont « systématiquement supprimées », mais que les appels WhatsApp entrants et sortants sont intenses. Il souligne qu’Amougou Belinga a supprimé son compte WhatsApp lorsque l’affaire a pris de l’ampleur, sans recourir à la corrélation des métadonnées.
Pour masquer ce manquement, il divertit en révélant que les échanges Danwé/Mopa ont aussi été supprimés du 15 au 20 janvier, sans dire s’il a pu récupérer le contenu.
Zone d’ombre : S’il ne les a pas récupérés, on ignore s’il s’agit de messages anodins ou compromettants.
L’expert parle de « magie » au lieu de « récupération de données » ou « corrélation de métadonnées ». Une telle formule peut être perçue comme un manque de neutralité.
Enfin, il ne formule aucune réserve sur les limites de son expertise : téléphones manquants, comptes désactivés, WhatsApp sans sauvegarde. Un rapport sérieux doit toujours mentionner ses limites. Leur absence est une faille exploitable.
En résumé
Les incohérences majeures portent sur : La régularité de la mission, la traçabilité scientifique des conclusions, l’origine et la datation de la vidéo clé, les contradictions dans les réponses.
L’expert semble avoir volontairement obstrué la manifestation de la vérité en éloignant le tribunal du faisceau d’indices qui aurait permis d’asseoir l’imputabilité des faits. L’objectif recherché apparaît comme la création d’un doute.
Si l’expert avait donné la date exacte d’upload de la vidéo, l’adresse IP, le modèle de l’appareil, et confirmé si elle avait été versée avant ou après le 22 janvier 2023, il aurait rempli sa mission d’auxiliaire de justice. Le silence et les omissions de l’expert interrogent sur les conditions de sa désignation.
Une contre-expertise réalisée par trois experts qualifiés, conformément aux articles 203 à 210 du CPP, s’impose. L’affaire Martinez Zogo interpelle toute la société camerounaise. Le peuple a peur et soif de justice.
Élongation Ndame









