Il y a des affaires judiciaires qui illustrent, mieux que tout discours, pourquoi les Camerounais ne font plus confiance à leur justice. L'affaire Emmanuel Leubou est de celles-là. Selon l'enquête exclusive de Jeune Afrique publiée ce 6 juin 2026, cet informaticien — qui a découvert en 2015 une fraude colossale au sein du ministère des Finances, alerté sa hiérarchie, et tenté d'y mettre fin — est en prison depuis mai 2018. La fraudeuse présumée qu'il a dénoncée, elle, a «comparu libre durant toute la procédure». Près de huit ans de détention pour le dénonciateur. La liberté pour la dénoncée. Un résumé en une phrase de la justice camerounaise à deux vitesses.
2015 : Leubou découvre l'impensable — 5,5 milliards de FCFA détournés par mois
Jeune Afrique retrace la genèse de cette affaire avec une précision qui rend le scandale encore plus saisissant. Fraîchement nommé à la tête de la cellule informatique de la Direction des Dépenses du Personnel et des Pensions (DDPP) du ministère des Finances, Emmanuel Leubou découvre en 2015 «d'étranges suppressions de remboursements d'avances sur solde et d'avances sur pensions accordées aux agents de l'État, actifs comme retraités». Des remboursements dus à l'État — effacés du système informatique, permettant à ces sommes de «prendre d'autres destinations sans éveiller les soupçons».
Le préjudice que Jeune Afrique révèle est vertigineux : 5,5 milliards de FCFA par mois. Chaque mois, des dizaines de millions d'euros prélevés sur les remboursements d'avances d'agents de l'État disparaissaient dans des circuits parallèles — sans que les contrôles habituels ne les détectent. Leubou saisit immédiatement le ministre des Finances de l'époque, Alamine Ousmane Mey, qui lui donne «son feu vert pour mener une investigation approfondie».
Leufang Célestina Nkeng : la cheffe du service des oppositions au centre de la fraude
L'investigation de Leubou aboutit à un nom, révélé par Jeune Afrique : Leufang Célestina Nkeng, «inspectrice du Trésor et cheffe du service des oppositions» — dont la mission consiste «précisément à lever les restrictions sur les comptes des agents de l'État endettés». Autrement dit : la personne officiellement chargée de contrôler les transactions est celle dont les identifiants servent à les détourner. Un renversement de fonction qui dit la sophistication du système en place.
Leubou bloque les identifiants de Leufang. La fraude s'arrête — mais Leufang ne peut plus travailler normalement. Selon Jeune Afrique, «le payeur général du Trésor ordonne le rétablissement de son matricule». La fraude reprend immédiatement. Leubou rebloque. Une bataille d'activations et de désactivations s'ensuit — jusqu'à ce que le dossier soit transmis à la justice.
C'est là que l'affaire bascule dans l'absurde judiciaire que Jeune Afrique documente avec une franchise désarmante. Sous le nouveau ministre des Finances Louis Paul Motaze, Emmanuel Leubou est d'abord convoqué pour «expliquer aux autorités judiciaires les mécanismes de la fraude». Une démarche normale — il est l'expert qui a tout découvert. Mais le 2 mai 2018, lors d'une confrontation avec Leufang Célestina Nkeng, «le dossier se retourne contre lui». De dénonciateur, il devient «suspect, puis inculpé, avant d'être placé en détention dans la foulée».
L'accusation qui lui est construite est d'une audace judiciaire confondante : il aurait «piraté le mot de passe de Leufang afin de détourner les fonds» — lui, l'informaticien qui avait justement bloqué ces identifiants pour stopper la fraude. La défense de Leufang s'appuie sur le fait que les opérations auraient été effectuées depuis un poste dans le bureau de Leubou. Mais Jeune Afrique révèle que cette thèse se heurte à une enquête interne du ministère des Finances qui «relève les mêmes paramètres de connexion — ceux attribués à Leufang — avant même la prise de fonctions de Leubou». La fraude existait avant lui. Les preuves sont là. Et pourtant, c'est lui qui est en prison.
Jeune Afrique révèle l'état actuel du dossier — et il est accablant pour l'institution judiciaire. Près de dix mois se sont écoulés depuis la fin de l'audition des témoins. Les réquisitions du ministère public ne sont toujours pas déposées. «L'avocat général du Tribunal Criminel Spécial multiplie les reports», selon le journal — «illustrant l'embarras dans lequel se trouve la justice dans une affaire qui éclabousse plusieurs responsables camerounais, notamment au sein de l'administration des Finances». Une justice qui reporte. Un dénonciateur qui attend. Une fraudeuse présumée qui circule librement. Telle est la réalité que Jeune Afrique documente.









