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AFFAIRE MARTINEZ ZOGO : l’autopsie judiciaire et le piège pénal de la déposition Ayissi Nanga

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« Les sévices et les lésions ne peuvent pas être imputés aux seuls soldats. » Derrière l’apparence de révélations explosives, la déposition du lieutenant-colonel Parfait Ayissi Nanga recelait un piège pénal pour la cause des ayants droit de Martinez Zogo. En soutenant que le journaliste aurait été achevé par un second commando, il revenait à briser la chaîne de causalité et à faire échapper les principaux accusés à la qualification d'assassinat. C'est sans compter sur la contre-offensive de Me Calvin Job, qui a ramené le débat sur le terrain des pièces écrites. En opposant l'autopsie des légistes aux dépositions du témoin, l'avocate a verrouillé l'indivisibilité du crime : Martinez Zogo est mort des suites des sévices, et son propre récit rattache ces sévices au commando. Une joute judiciaire où la rigueur du prétoire a neutralisé la guerre de sérail.





AFFAIRE MARTINEZ ZOGO : L’AUTOPSIE JUDICIAIRE ET LE PIÈGE PÉNAL DE LA DÉPOSITION AYISSI NANGA

La déposition du lieutenant-colonel Parfait Ayissi Nanga devant le Tribunal militaire de Yaoundé a constitué bien plus qu’un affrontement rhétorique entre un officier supérieur et un avocat de la partie civile. Derrière l’apparence de révélations explosives sur les dysfonctionnements des premiers jours de l’enquête, son témoignage recelait un piège juridique pour la cause des ayants droit de Martinez Zogo. Délibérée ou non, sa thèse revenait à requalifier les faits. Sous prétexte d’élargir le cercle des coupables, elle conduisait à l’acquittement des principaux accusés du chef d’assassinat.

En démontant cette construction lors de la cross-examination, Me Calvin Job a neutralisé ce qui menaçait de dynamiter le dossier d’instruction.

LE PREMIER AXE : LA MÉCANIQUE DU PIÈGE, BRISER LE LIEN DE CAUSALITÉ

Le piège posé par le 36e témoin repose sur un mécanisme classique de la défense criminelle, la rupture de la chaîne de causalité.

La scission de l’opération criminelle : le témoin a soutenu que Martinez Zogo aurait été achevé à Yaoundé par l’accusé Martin Savom, avec l’appui d’un second groupe dont il n’a établi ni la composition ni l’existence. Selon cette thèse, les éléments de la DGRE placés sous l’autorité de Justin Danwé auraient laissé la victime vivante, « assise et parlant ». Un second commando serait intervenu ensuite, de manière autonome.

Le déclassement pénal des accusés : si les juges militaires avaient retenu cette version, la qualification d’assassinat se serait effondrée pour les membres du commando. La complicité d’assassinat aurait suivi le même chemin pour ceux qui sont poursuivis à ce titre, au premier rang desquels Jean-Pierre Amougou Belinga et Maxime Eko Eko. Ces accusés n’auraient plus répondu de la mort du journaliste, mais seulement de séquestration et de torture. Ce sont des infractions graves. Elles ne sont pas un assassinat.

Le crime sans coupable : dans le même temps, les accusations portées contre le « second commando » reposent sur des déductions. Le témoin l’a reconnu lui-même à propos de Martin Savom : « n’ayant pas eu le temps de rassembler les preuves, j’émets l’hypothèse ». Ni scellé, ni flagrance, ni traçabilité technique. En adoptant ce récit, le tribunal aurait écarté l’assassinat pour le premier groupe sans disposer de charges pour condamner le second. Martinez Zogo aurait été torturé par des agents de l’État, mais personne ne porterait la responsabilité juridique de sa mort.

LE DEUXIÈME AXE : LA CONTRE-OFFENSIVE DE ME CALVIN JOB, VERROUILLER L’INDIVISIBILITÉ DU CRIME

C’est notre lecture : Me Calvin Job a perçu immédiatement ce danger pénal. Elle expliquerait pourquoi l’avocat s’est employé à détruire la crédibilité du témoin plutôt qu’à exploiter ses accusations contre d’autres figures du régime.

Au début de l’audition, l’officier croyait dominer l’échange. Il avait repris l’avocat sur « les principes fondamentaux » d’une enquête, sous les rires de l’assistance. Me Job a ramené le débat sur le terrain implacable des pièces écrites.

L’autopsie contre le rapport du chirurgien : poussé dans ses retranchements, le témoin a reconnu n’avoir jamais lu le rapport d’autopsie. Il s’en tenait à la démonstration à laquelle il avait assisté au SED et à un rapport médical établi, selon Me Job, par un médecin chirurgien et non par un légiste. L’avocat lui a opposé les conclusions des trois médecins légistes. Martinez Zogo est mort des suites de sévices corporels et d’un traumatisme anal.

L’indivisibilité médico-légale : la cause de la mort n’est donc pas une strangulation isolée, mais les sévices eux-mêmes. Or la veille, le témoin avait décrit ce que le commando a fait subir à la victime : tirs de Taser, torture à Ebogo III, corps enduit d’huile et de poudre. Il a même concédé que « les sévices et les lésions ne peuvent pas être imputés aux seuls soldats ». Aux seuls soldats. Son propre récit rattache les sévices au commando. L’autopsie rattache la mort aux sévices. Le « second commando » perd l’essentiel de la place qu’il occupait dans sa démonstration.

LE TROISIÈME AXE : L’AVEU DE L’ARBITRAIRE, DE L’ARRESTATION D’AMOUGOU BELINGA À SA DÉFENSE

L’audition a également mis en lumière le paradoxe intenable de l’officier vis-à-vis de Jean-Pierre Amougou Belinga, dont il s’est fait l’avocat de fait à la barre.

Le témoin a reconnu avoir lui-même conduit le « coup de filet » contre l’homme d’affaires, Bruno Bidjang et Etoundi Nsoe, en mobilisant cinquante éléments. Interrogé sur ce qui avait motivé cette opération, il a décrit un raisonnement par déduction. Amougou Belinga étant à ses yeux « l’ennemi notoire » du journaliste, il l’a soupçonné d’avoir recueilli la victime, bâillonnée à l’arrière du Prado. « Dans mon hypothèse, j’imagine qu’Amougou Belinga ne pouvait pas s’y prendre tout seul », a-t-il expliqué. Plus loin, il a lâché : « Nous avions dit que nous n’avions pas de preuves contre M. Amougou Belinga. »

Ce constat ruine sa posture. L’enquêteur qui a interpellé un homme sans preuves, selon ses propres mots, vient affirmer trois ans plus tard que cet homme est victime d’un acharnement. Les pièces qu’il a produites portent sur la conduite de l’enquête. Aucune, à ce stade des débats, n’établit l’innocence qu’il proclame.

LE QUATRIÈME AXE : L’ANACHRONISME D’UNE MÉMOIRE ARRÊTÉE EN FÉVRIER 2023

Une présence éphémère : le lieutenant-colonel n’a siégé à la commission d’enquête mixte que six jours, du 6 février au 12 février 2023 à minuit. Le 12 février, selon son propre récit, le colonel Bialo lui a annoncé que le SED avait décidé de l’en écarter.

Le mur de l’ignorance technique : Me Job lui a demandé pourquoi, s’il savait Amougou Belinga innocent, il n’avait rien fait depuis trois ans. Le témoin a répondu qu’il ne pouvait s’exprimer qu’au tribunal et qu’il fallait pour cela qu’on le convoque. L’avocat l’a alors conduit à deux aveux capitaux. Il n’a jamais lu l’ordonnance de renvoi. Il ignorait tout de l’expertise téléphonique.

Le verdict de la partie civile : Me Job a résumé le naufrage en une formule. Le témoin s’exprimait sur sa « perception du mois de février », celle du moment où il a quitté l’enquête. Il prétendait refaire le procès sur des impressions vieilles de trois ans, sans connaître les actes accomplis après son départ.

LE CINQUIÈME AXE : LA GUERRE DE SÉRAIL NEUTRALISÉE PAR LA RIGUEUR DU PRÉTOIRE

Faute de pouvoir s’adosser aux expertises judiciaires, le témoin a déplacé son propos sur le terrain des rivalités de pouvoir au sommet de l’appareil sécuritaire. Il accuse le SED de l’époque, Galax Etoga, d’avoir été « le véritable directeur de l’enquête » et d’avoir profité de l’affaire pour régler des comptes. Rapportant les propos du colonel Bialo, il affirme que l’enquête aurait été destinée à provoquer un remaniement ministériel touchant le garde des Sceaux d’alors, Laurent Esso. Il soutient enfin que des éléments capitaux auraient été négligés ou soustraits. Il cite le second téléphone de Martinez Zogo, qui aurait pu être formaté selon lui, et les réponses des opérateurs sur une coupure d’Internet que confirmerait une lettre de l’ANTIC.

Ces accusations révèlent les tensions intestines qui traversent l’appareil d’État. Dans ce procès, elles ont toutefois perdu leur portée probatoire dès lors que leur auteur n’a pas su les relier aux scellés et aux actes réguliers de la procédure. Leur portée politique, elle, demeure entière.

L’audience a été suspendue après que le lieutenant-colonel Ayissi Nanga s’est déclaré malade. Cette interruption clôt un épisode révélateur des périls qui guettent ce procès hors norme. En transformant la salle d’audience en tribune de règlement de comptes, le 36e témoin portait une thèse qui risquait de priver la mémoire de Martinez Zogo de toute justice. En ramenant la cause de la mort à l’horreur concrète des sévices constatés par les légistes, la partie civile a rappelé l’impératif de l’instance. Il s’agit de juger des faits criminels établis par la science légale et les relevés techniques, et non d’arbitrer les batailles de clans de la succession politique.

Par John Lawson
Décryptage politique Cameroun