Actualités of Thursday, 22 January 2026
Source: www.camerounweb.com
Une enquête exclusive de Jeune Afrique révèle les mécanismes sophistiqués d'un présumé dispositif de captation financière au Cameroun. Entre projets fictifs, surfacturation et circuits opaques, décryptage d'une machine à endetter l'État qui pourrait coûter des milliards aux contribuables.
L'information révélée en exclusivité par Jeune Afrique ne se limite pas à une simple alerte. La note confidentielle des renseignements généraux, que le magazine a pu consulter, détaille avec précision les mécanismes d'un système présumé de prédation financière d'une ampleur inédite. Pour la première fois, un document officiel camerounais décrit comment un endettement public massif pourrait servir d'instrument à une captation organisée de ressources.
Le montant en jeu donne le vertige : 1 650 milliards de F CFA, soit environ 2,5 milliards d'euros. Selon les révélations de Jeune Afrique, cette somme serait levée en trois tranches distinctes, chacune empruntant des circuits différents qui, mis bout à bout, dessinent un système où la traçabilité devient quasi impossible.
Première tranche : 400 milliards de F CFA par émission d'obligations du Trésor sur le marché financier intérieur. Ces obligations, souscrites par des banques locales et des investisseurs institutionnels, sont présentées comme un instrument classique de financement de l'État. Mais les renseignements généraux, selon Jeune Afrique, craignent que ces émissions servent à placer l'argent public entre les mains d'intermédiaires qui en détourneraient une partie.
Deuxième tranche : 250 milliards sous forme de prêts directs auprès d'organismes privés nationaux. C'est sur ce volet que les inquiétudes sont les plus vives. Jeune Afrique révèle que ces "organismes privés nationaux" ne sont pas clairement identifiés dans le décret présidentiel du 21 janvier. Cette opacité ouvre la porte à des arrangements entre le ministère des Finances et des structures privées contrôlées par des proches du pouvoir.
Troisième tranche : 1 000 milliards à lever sur les marchés financiers internationaux. Cette somme colossale, la plus importante des trois, devrait théoriquement faire l'objet de procédures strictes de mise en concurrence et de transparence. Pourtant, comme l'a découvert Jeune Afrique, la note des renseignements généraux exprime des doutes sur la capacité de l'État à contrôler l'usage de ces fonds une fois qu'ils seront débloqués.
Jeune Afrique révèle que la note confidentielle des renseignements généraux désigne explicitement des « cercles proches du pouvoir » comme les instigateurs présumés de ce projet d'endettement. Une formulation prudente mais lourde de sens dans un régime où la frontière entre sphère publique et intérêts privés est souvent floue.
Deux ministères sont directement mentionnés dans le document consulté par Jeune Afrique : celui des Finances, dirigé par Louis Paul Motaze, et celui de l'Économie, sous la responsabilité d'Alamine Ousmane Mey. Les renseignements généraux évoquent des "pressions" exercées par ces ministères pour accélérer les procédures d'endettement, sans que les garde-fous habituels ne soient respectés.
Mais qui se cache derrière cette expression de "cercles proches du pouvoir" ? Jeune Afrique a mené l'enquête. Dans le système camerounais, ces cercles désignent traditionnellement un groupe restreint de personnalités qui gravitent autour du président Paul Biya et de son épouse Chantal. Il s'agit souvent d'hommes d'affaires ayant bâti leur fortune grâce à des marchés publics, de conseillers officieux du chef de l'État, ou de hauts fonctionnaires en position de faciliter l'attribution de contrats juteux.
L'existence de ces réseaux n'est pas nouvelle au Cameroun, mais ce qui frappe dans les révélations de Jeune Afrique, c'est que pour la première fois, un service de renseignement de l'État les désigne ouvertement comme une menace pour les finances publiques. Cette rupture du silence interne témoigne d'une inquiétude réelle au sein de l'appareil sécuritaire camerounais.
La note consultée en exclusivité par Jeune Afrique énumère avec précision les techniques qui pourraient être employées pour détourner une partie des 1 650 milliards de F CFA. Parmi elles, la surfacturation arrive en tête des préoccupations.
Le mécanisme est bien connu dans les pays où la gouvernance financière est défaillante. Un projet d'infrastructure, par exemple la construction d'une route ou d'un hôpital, est évalué à un coût bien supérieur à sa valeur réelle. L'écart entre le prix facturé et le coût réel est ensuite partagé entre les différents acteurs de la chaîne : l'entreprise attributaire du marché, les fonctionnaires qui ont validé le projet, et parfois les décideurs politiques qui ont donné leur aval.
Jeune Afrique révèle que les renseignements généraux redoutent que cette pratique ne soit systématisée à grande échelle dans le cadre de cet endettement massif. Avec 1 650 milliards de F CFA à dépenser, une surfacturation de 20 à 30 % sur l'ensemble des projets pourrait représenter entre 330 et 495 milliards de F CFA détournés. Une somme astronomique qui ne servirait ni au développement du pays ni au remboursement de la dette, mais enrichirait quelques individus.
Autre technique évoquée dans le document consulté par Jeune Afrique : les projets fictifs. Il s'agit de créer de toutes pièces des projets d'investissement qui n'existeront jamais, mais qui permettent de justifier des décaissements. L'argent est transféré vers des comptes bancaires contrôlés par les organisateurs de la fraude, puis disparaît dans des circuits financiers opaques, souvent à l'étranger.
Les renseignements généraux, selon Jeune Afrique, disposeraient d'"informations recoupées" suggérant que de tels projets fictifs seraient déjà en préparation. Ces informations n'ont pas été détaillées dans la note, probablement pour protéger les sources des services de renseignement, mais leur simple mention dans un document officiel adressé au président témoigne du sérieux de la menace.
Le décret présidentiel du 21 janvier, révélé par Jeune Afrique, justifie l'endettement de 1 650 milliards de F CFA par deux objectifs : financer des projets de développement et apurer les "restes à payer" de l'État camerounais. C'est sur ce second objectif que les interrogations sont les plus vives.
Les "restes à payer" désignent les dettes que l'État a contractées auprès de fournisseurs, d'entreprises ou de fonctionnaires, mais qu'il n'a pas encore honorées. Au Cameroun, comme dans de nombreux pays africains, ces arriérés se comptent en centaines de milliards de F CFA et constituent un problème chronique de gestion budgétaire.
Mais Jeune Afrique révèle que cette notion de "restes à payer" pourrait servir de paravent à des opérations beaucoup moins avouables. Comment vérifier que les sommes débloquées pour apurer ces dettes sont réellement versées aux créanciers légitimes ? Comment s'assurer qu'il ne s'agit pas de fausses créances, créées de toutes pièces pour justifier des transferts financiers vers des bénéficiaires fictifs ?
Les renseignements généraux, selon l'enquête de Jeune Afrique, ne disposent pas de réponses à ces questions. Et c'est précisément ce qui les inquiète. Dans un système où les contrôles sont défaillants et où la Cour des comptes peine à exercer ses missions, l'apurement des "restes à payer" pourrait devenir un instrument de pillage organisé des finances publiques.
Au-delà des risques de détournement immédiats, les révélations de Jeune Afrique mettent en lumière une préoccupation plus structurelle : l'aggravation insoutenable de la dette publique camerounaise. Le pays est déjà lourdement endetté, avec un ratio dette/PIB qui inquiète les institutions financières internationales.
Ajouter 1 650 milliards de F CFA à ce fardeau, surtout si une partie de cette somme est détournée et ne produit donc aucune richesse en retour, pourrait conduire le Cameroun vers une crise financière majeure. Les intérêts de la dette absorberaient une part croissante du budget de l'État, réduisant d'autant les investissements dans l'éducation, la santé ou les infrastructures.
Jeune Afrique révèle que c'est précisément ce scénario catastrophe que redoutent les renseignements généraux. Leur note évoque explicitement le risque d'une "aggravation de la dette" qui rendrait le pays dépendant de ses créanciers et limiterait drastiquement sa marge de manœuvre économique et politique.
Cette perspective n'est pas théorique. D'autres pays africains ont connu des trajectoires similaires, où un endettement excessif couplé à de la corruption a conduit à des programmes d'ajustement structurel imposés par les institutions financières internationales, avec leur cortège de privatisations forcées et de coupes budgétaires dans les services publics.
La formulation utilisée par les renseignements généraux, et révélée par Jeune Afrique, est particulièrement forte : ce projet d'endettement constituerait une "atteinte à l'autorité de l'État". Que faut-il entendre par là ?
Dans la conception camerounaise du pouvoir, l'État incarne la souveraineté nationale et la continuité institutionnelle. Toute action qui mine la crédibilité de l'État, qui compromet sa capacité à remplir ses missions ou qui le place sous la dépendance d'intérêts particuliers constitue une atteinte à cette autorité.
Or, comme le souligne l'enquête de Jeune Afrique, si les soupçons des renseignements généraux se confirmaient, c'est précisément une telle atteinte qui serait en train de se produire. Un État incapable de contrôler son propre endettement, manipulé par des réseaux de prédation, perdrait toute légitimité aux yeux de ses citoyens et de ses partenaires internationaux.
Cette dimension symbolique explique probablement pourquoi les renseignements généraux ont choisi de frapper aussi fort dans leur note. Il ne s'agit pas seulement de dénoncer de la corruption ordinaire, mais d'alerter sur un processus qui pourrait miner les fondements mêmes de l'État camerounais.
Jeune Afrique révèle que la note des renseignements généraux se concluait par deux recommandations sans ambiguïté : "renforcement des contrôles" sur toutes les opérations financières liées à cet endettement, et "suspension de tout décaissement" en attendant la mise en place de garanties supplémentaires.
Ces recommandations n'ont manifestement pas été suivies, puisque le décret autorisant l'endettement a été signé moins de 24 heures après l'émission de la note. Ce mépris affiché pour l'alerte des services de renseignement pose une question vertigineuse : qui, au Cameroun, a le pouvoir de passer outre les mises en garde des services de sécurité de l'État ?
La réponse, selon l'analyse de Jeune Afrique, se trouve probablement dans la structure même du régime camerounais. Dans un système où le président Paul Biya concentre l'essentiel du pouvoir depuis plus de quatre décennies, les contrepoids institutionnels ont progressivement perdu leur efficacité. Les alertes, même les plus sérieuses, peuvent être ignorées si elles contrarient des décisions déjà prises ou si elles menacent les intérêts de personnalités influentes.
Les révélations exclusives de Jeune Afrique sur cette affaire d'endettement présumé frauduleux créent un précédent inquiétant. Si des projets de prédation financière à grande échelle peuvent être mis en œuvre malgré les alertes des services de renseignement, cela signifie qu'aucun mécanisme de contrôle n'est plus opérationnel au Cameroun.
Pour les citoyens camerounais, les conséquences pourraient être dramatiques. C'est sur leurs épaules que pèsera le fardeau de cette dette, à travers les impôts qu'ils devront payer pendant des décennies pour rembourser des emprunts dont ils n'auront peut-être jamais vu la couleur.
Pour les partenaires internationaux du Cameroun, les révélations de Jeune Afrique posent également question. Peuvent-ils continuer à prêter de l'argent à un État dont les propres services de renseignement dénoncent l'existence de mécanismes de prédation ? La confiance, une fois perdue, est difficile à reconstruire.