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Opinions of Saturday, 21 December 2019

Journaliste: Roland TSAPI

Universités publiques: l’autre visage hideux des recrutements


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Le 17 décembre 2019, des éléments de la force de l’ordre réquisitionnés pour aller déloger des manifestants au pied de l’immeuble abritant les services du ministère de l’Enseignement supérieur à Yaoundé, ont subitement été pris d’humanité en arrivant sur place.

De nettoyeurs envoyés, ils se sont transformés en sauveurs compatissant, ayant trouvé sur place une des grévistes qui bavait déjà après avoir pris une dose de médicaments dans l’intention de rendre son âme au Très Haut, elle voulait quitter cette terre de misère, après avoir essuyé ce qu’elle considérait comme une injustice de trop.

Le docteur Lekane Mvomo Brigitte, puisqu’il s’agit d’elle, avait soutenu sa thèse de doctorat depuis plus de 10ans , et officiait comme monitrice à l’université de Yaoundé II-Soa. Monitrice, cela veut dire qu’elle enseignait des étudiants, mais n’était pas officiellement reconnue comme personnel de cette institution, le synonyme de vacataire comme on connait dans le secondaire ou le primaire.

Les listes de la discorde

La goutte d’eau qui a fait déborder son vase, c’est la publication le 13 décembre d’une liste de 1237 enseignants recrutés dans les universités d’Etat. Ne trouvant pas son nom sur la liste, elle avait décidé avec plus d’une centaine de ses camarades titulaires de doctorat, d’organiser un mouvement de protestation dès le lendemain 14 décembre. Ces docteurs comme on les appelle ne dénonçaient pas seulement le fait de n’avoir pas été retenus, mais en plus le fait qu’ils se trouvaient sur cette listes des candidats qui n’auraient pas dû y être, détenteurs des Masters, fonctionnaires, des candidats retenus dans deux universités à la fois, d’autres ayant falsifié leurs âges.

Pour eux, si ces candidats disqualifiés n’étaient pas sur la liste, il est fort probable qu’eux, qui remplissaient les conditions auraient pu être retenus. Plus difficile encore, la liste publiée le 13 décembre était celle de la dernière chance pour beaucoup de manifestants, dont le docteur Lekane Mvomo Brigite, qui auront passé la limite de 45 ans après le 31 décembre 2019.
C’est cette dernière raison qui a créé le déclic chez la suicidaire, qui n’entrevoyait plus aucun avenir si elle rate cette dernière chance. Au quatrième jour de la grève, ne voyant aucune solution des pouvoirs publics pointer à l’horizon, elle a simplement décidé de quitter ce monde, et aurait réussi son coup n’eut été l’intervention des forces de l’ordre qui ont appelé les sapeurs-pompiers au secours.

Image écornée de l’Enseignement supérieur

Cette scène remet une fois de plus au goût du jour le malaise des mauvaises pratiques qui règnent dans l’Enseignement supérieur, et surtout l’échec de la politique de professionnalisation des enseignements au Cameroun, prônée depuis une vingtaine d’année aujourd’hui. S’agissant des pratiques, l’Enseignement supérieur au Cameroun se fait remarquer d’années en années par des tripatouillages, les trafics et autres méthodes qui mettent à mal le prestige et le respect que devrait normalement inspirer l’université et les grandes écoles.

A la publication de la majorité des résultats soit de passage soit d’entrée dans les grandes écoles, les étudiants ou les candidats crient au scandale et dénoncent les irrégularités. L’opinion a fini par croire que l’enseignement supérieur est plutôt le laboratoire de la fraude. Chaque fois justifiée par des raisons qui font rire même les enfants de la maternelle. Pour le cas d’espèce, poussé par les menaces de mort en dessous des fenêtres de ses bureaux, le ministre de l’Enseignement supérieur a donné une conférence de presse dans ses services ce 17 décembre pour se prononcer sur les récriminations soulevées par les docteurs. D’après lui, les reproches faites aux listes des 1237 retenus sont plutôt la faute de l’ordinateur. Il dit «Est-ce une volonté de tripatouillages, non! Il se pourrait que l’ordinateur se trompe. On dit par exemple Jacques Fame Ndongo.

Mais si on met Fame Ndongo Jacques, pour l’ordinateur, c’est deux personnes. Voilà les avatars de la science. Mais c’est à postériori que l’on se rend compte qu’il y a eu ces dysfonctionnements. » Pauvre ordinateur qui ne peut pas se défendre. En réalité, de manière subtile, le ministre rejette la responsabilité sur la ou les secrétaires qui ont introduit les noms dans l’ordinateur. Si cela peut être compréhensible pour les cas de doublons, qu’en est-il des titulaires de Master et de ceux ayant soutenu leurs thèses après le dépôt des dossiers, dont les grévistes dénoncent la présence sur les listes ?

De plus, si l’objectif des recrutements était de réduire le chômage des diplômés de l’enseignement supérieur, ces derniers ne seraient-ils pas privilégiés ? Selon Jacques Fame Ndongo au cours de la même conférence de presse, « Au terme des arbitrages, 1237 candidats sont proposés au recrutement, soit 909 candidats sans emploi, 287 candidats titulaires d’un emploi et provenant d’autres métiers, 46 candidats provenant de la diaspora.?» Comment peut-on donc comprendre que des titulaires de doctorats sans emplois ont été laissés derrière, pendant que l’on retenait 287 candidats qui travaillaient déjà, avaient un salaire et de quoi vivre ?

Quelle justice sociale, quel vivre ensemble veut-on promouvoir en pourvoyant deux emplois à certains, alors qu’à côté, d’autres, non moins méritants, sont contraints à des cours de vacation pour survivre ? Jusque quand le diplôme universitaire va-t-il être clochardisé ? Que doit retenir la jeunesse qui aspire à des longues études dans ce cas ?

Recul de la professionnalisation

A ces pratiques qui n’offrent guère une image reluisante de l’université et de l’enseignement supérieure en général, s’ajoute l’échec de la professionnalisation des enseignements. Le nombre des titulaires de doctorat ayant postulé est ahurissant, au moins 8000, selon des estimations, mais en réalité plus de doctorat que cela sont en ballotage.

Depuis deux ans pourtant, le professeur Magloire Ondoa se bat comme un beau diable pour instaurer le doctorat professionnel dans les universités camerounaises, afin de donner plus de contenu concret à ces diplômes et résorber par-là la masse des chercheurs d’emplois.

Mais il est à jusqu’ici freiné dans ses élans par le politique. Encore doyen de la Faculté des sciences juridiques et politiques à l’Université de Yaoundé II en 2018, il avait initié ce cursus, vite annulé par le recteur de cette institution universitaire, Adolphe Minkoa She. Nommé recteur de l’Université de Douala, il croyait avoir les coudées franches pour implémenter son projet.

Mais à l’évocation, c’est des services du premier ministre qu’une lettre marteau a été adressée au ministre de l’Enseignement supérieur le 5 novembre 2019, lui intimant l’ordre de « prendre instamment toutes les dispositions nécessaires afin de mettre définitivement un terme à toute initiative tendant à l’instauration du doctorat professionnel, sous quelque forme que ce soit car contraire à la directive du 11 mars 2006 portant organisation des études universitaires dans l’espace Cemac dans le cadre du système Lmd. »

On en est là. L’université qui est la vitrine d’un pays en matière de recherche et de développement, est devenue pour le Cameroun plutôt un objet de ridicule, où dans les méthodes de gestion, la science semble avoir laissé place à de l’inconscience, d’où on peut sortir avec un des diplômes les plus élevés comme le doctorat, et n’avoir quelques années plus tard d’autre issue que de se donner la mort.

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