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xxxxxxxxxxx of Thursday, 31 December 2020

Source: Nde'e Manfou'oo

Trois générations d’entrepreneurs Bamilékés

Il y a quelques temps, un frère posait la question suivante : « Quand Kadji de Defosso, Fotso Victor et autres sont pris en exemple, tout en rendant un vibrant hommage à leurs différents exploits, posons-nous la question de savoir pourquoi il n’y a plus eu d'autres générations émergentes ? ». Il s’agit là probablement d’un sentiment que beaucoup de Bamiléké ont; à savoir l’impression que la liste des entrepreneurs bamilékés d’exception s’arrête avec Kadji et Fotso. En fait, cette liste est beaucoup plus longue et nous sommes déjà à la troisième génération d’entrepreneurs bamiléké depuis les indépendances. Connaitre ces trois générations est important pour maintenir en vie le « sentiment de continuité historique » de l’entreprenariat bamiléké. Ce sentiment est indispensable pour ne pas stagner ou pire régresser.

LA PREMIERE GENERATION

Kadji et Fotso étaient/sont les deux personnages les plus emblématiques de cette première génération donc la période de lancement de leurs affaires ou de l’essor véritable de ceux-ci concernait les décennies 1960-1970. Cette génération incluait également : d’autres entrepreneurs bien connus comme Jean Samuel Noutchogouin, André Sohaing, Samuel Kouam, Pascal Monkam, Luc Monthe, Michel Nzuko (Camlait), Elie Kayo, Thomas Fodouop (Supermont), etc. et des centaines d’autres un peu moins connus mais donc les noms des entreprises sont bien connus; des milliers de PMEs constituant ce que Jean-Pierre Warnier appelle la « strate intermédiaire » c’est-à-dire « des self-made men de la première génération, à l’exclusion des gros entrepreneurs… » ; et enfin des centaines de milliers dans les secteurs plus ou moins informels. La première particularité de cette génération c’est que ses membres, la vaste majorité tout au moins, étaient tous des purs produits de l’éducation traditionnelle bamiléké n’ayant presque pas ou très peu été influencés par l’éducation occidentale. Les inspirations, motivations et modes de gestion des membres de cette génération découlaient donc presque exclusivement du répertoire culturel Bamiléké c’est-à-dire l’esprit de la NOBRA à son état pur. A ce sujet justement Warnier, qui a étudié de fort en comble cette première génération, notamment sa strate intermédiaire, disait ceci : « Leur faible niveau de qualification scolaire ne doit pas faire illusion : ils sont parfaitement scolarisés dans leur communauté d’origine qui, à défaut de capital financier, les a dotés d’un solide capital culturel, qui est une condition sine qua non de leur succès. »

LA DEUXIEME GENERATION

La deuxième génération concerne des entrepreneurs donc la période de lancement de leurs affaires ou de l’essor véritable de ceux-ci concerne les décennies 1980-1990. La liste est également très longue ici. On peut citer, par exemple, Fokou Bernard (Groupe Fokou), Samuel Foyou (Fermencam, Sotrasel, UNALOR etc), Paul K. Fokam (AFRILAND BANK), André Fotso (TAF Investment Group), Henri Fosso (Finex International), Jean Ketcha (Ketch BTP), Ngouchinghe Sylvestre (CONGELCAM), Dieudonné Kamdem (Groupe Sadipin) etc. On peut y ajouter bien d’autres donc on connait souvent plus le nom de leurs entreprises qu’eux même (SOREPCO, QUIFEROU, SOCSUBA, NZIKO, Garanti Express Company LTD, etc.). Il faut aussi y ajouter la strate intermédiaire et les strates plus ou moins informels comme mentionnés dans le cas de la première génération.

La particularité de cette génération c’est l’émergence d’un nombre important d’entrepreneurs ayant des qualifications académiques de plus en plus poussées : licence, master voire doctorat. Ces qualifications concernent soit la filière Gestion/manageur professionnel (ex : André Fotso formation de gestion à l’Université de Lyon) ou des formations dans le domaine dans lequel l’entrepreneur investit (ex : doctorat filière banque pour Paul Fokam, ingénieur agronome pour Henri Fosso, etc.).

On peut noter aussi comme apport de cette génération une véritable envie de penser et de théoriser leur vision de l’entreprise et du développement de l’Afrique. Ici saute à l’esprit immédiatement Paul K. Fokam en tant que chantre de « l’excellence africaine » comme condition sine qua non de la renaissance de ce continent et la mise en place par lui d’une multitude institutions pour faire prospérer cette excellence africaine. Saute également à l’esprit la « prêche silencieuse », c’est dire via le mode le plus puissant de changement du monde qu’est donner à voir son propre exemple, de André Fotso pour instituer une forme de gestion qui transcende « la gestion à l’africaine ».

Pendant longtemps, la crainte existait que l’entrepreneuriat bamiléké ne survivrait pas au passage de la première à la « deuxième génération » - cette « deuxième génération » étant alors définie comme (i) des bamilékés nés en « ville » (perte de l’éducation traditionnelle et capital culturel par manque de transmission suffisante et éloignement de la source qu’est le village) ; et (ii) des bamilékés scolarisés à l’éducation occidentale notamment le risque d’être impacté par « le complexe de l’évolué ». Le chercheur Timothée Tabapssi, par exemple, estimait que l’esprit de la NOBRA a été surplanté par « ethos de la ‘’formation diplômante’’ » dont la finalité est un emploi salarié de préférence comme fonctionnaire. Mais est-ce vrai ? L’existence significative d’intellectuels dans la seconde génération, comme nous venons de voir, suggère que la situation est probablement plus nuancée. (NB : Il reste cependant à voir si ces intellectuel-entrepreneurs de la deuxième génération ne sont pas tous nées au village, auquel cas leur exemple ne contredit pas totalement la thèse de Tabapssi.)

Le risque qu’identifie Tabapssi au sujet de crise de l’esprit de la NOBRA du fait de la disparition éventuelle de l’éducation traditionnelle bamiléké est certes réel mais cet esprit de la NOBRA semble être en train de se prouver plus résilient qu’attendu. Cette résilience est portée par deux dynamiques : (i) l’obligation d’entreprendre par manque d’opportunité d’emplois (les gens n’ont pas le choix vu le contexte socio-économique camerounais) – appelé « Necessity Entrepreneurs » (NE) par les chercheurs en entreprenariat et (ii) une dynamique plus délibérée à l’image de beaucoup d’entrepreneurs dans la deuxième génération, c’est-à-dire des gens qui délibérément choisissent l’entreprenariat comme préférence et/ou en abandonnant l’opportunité d’une bonne carrière de salarié (ex Paul K. Fokam, André Fotso, Henri Fosso, etc.) – appelé « Opportunity Entrepreneurs » (OE) par les chercheurs en entreprenariat. En règle générale, les OE tendent à mieux réussir que les NE mais dans la pratique il y a des exceptions évidemment.

LA TROISIEME GENERATION

La troisième génération concerne des entrepreneurs donc la période de lancement de leurs affaires ou de l’essor véritable de ceux-ci concerne les décennies 2000-2010. Les exemples ici sont Celestin Tawamba (La PASTA), Albert Nkemla (CCA Banque), Dieudonné Bougne (Bocom International), Albert Kouinche (Express Union), Francis Djomou Nana (Biopharma), Emmanuel Neossi (NEO INDUSTRY donc la récente usine de production de chocolat à Kekem), David Manfouo (Elegance Pressing et autres), Philippe Tagne Noubissi (Dovv supermachés), Adèle Kamtchouang (TROPIK INDUSTRIES), Léopold Timo (Santa Lucia supermachés), etc. On peut y ajouter bien d’autres donc on connait souvent plus le nom de leurs entreprises qu’eux même ainsi que la strate intermédiaire et les strates plus ou moins informels comme mentionnés dans le cas de la première et deuxième génération. Cette génération confirme les tendances observées dans la seconde génération et ne s’est pas encore illustré, pour beaucoup d’entre eux, de façon particulièrement singulière probablement du fait que son essor est relativement récent.

Un développement intéressant au cours de cette période (décennies 2000-2010) c’est l’émergence d’une série de coachs en entreprenariat (Jean-Paul Pougala, Souop Soffo Kamdem, Nzodjou Fotsing, Claudel Noubissi, etc.) donc les efforts, s’ils continuent et portent des fruits, pourraient avoir le mérite de recentrer, à nouveau, l’esprit de la NOBRA comme premier choix, préférence de type OE, chez les bamiléké surtout chez cette jeune génération née et grandie en ville qui très souvent ne parle pas la langue bamiléké, ne maitrise que peu nos valeurs et sont plutôt ancrés dans une « culture populaire citadine camerounaise ». Cette fameuse culture populaire a été inventée à partir des années 1980-90 dans les grandes villes que sont Douala et Yaoundé, et tend à ne produire que des Hommes bruyants, plaintifs, peu productifs et qui en lieu et place de la logique bamiléké d’imiter et chercher à dépasser ceux qui réussissent tendent plutôt à vouloir les simplifier, dénigrer, souhaiter et se délecter de l’échec éventuel de ceux-ci aux travers de phrases creuses comme « héé, les conditions », « ce n’est pas l’argent simple », « on vous a dit qu’on peut réussir comme ça ? », « il n’est qu’un prête-nom, c’est l’argent des gens qu’il tourne », etc.).

CONCLUSION

Cette discussion des trois générations d’entrepreneurs Bamiléké doit nous inspirer à la façon donc fonctionnaient les « mendzong » (organisation des Hommes en générations) en pays bamiléké avant l’intrusion coloniale. Voici comment ils fonctionnaient :
« La population adulte de chaque chefferie est divisée en plusieurs tranches d’âges de 5 ans environ organisées chacune en « mendzong ». Chaque « mendzong » reçoit son nom de baptême à l’entrée de la classe d’âge concernée dans l’âge adulte. Le nom donné au nouveau « mendzong » est celui que portait la classe d’âge la plus vieille dont le dernier représentant vient de disparaitre : ainsi les noms tournent en quelque sorte. C’est dans le cadre des « mendzong » que le chef mobilisait autrefois la population pour faire la guerre ou pour exécuter les travaux d’intérêt public. Il existe une compétition vive d’une part entre différent « mendzong » de la chefferie, d’autres part à l’intérieur d’un même « mendzong » entre membres. C’est dans ce cadre que les leaders manifestent leur valeur et émergent de la masse. Il existe une solidarité très solide entre membres du « mendzong » lorsque l’un d’eux doit faire un travail comme par exemple la construction du toit de sa case, il sollicite l’aide de son association et on l’exécute ; de même lorsqu’un membre vient de perdre l’un de ses parents, ses camarades cotisent pour l’aider et viennent exécuter aux funérailles une danse qui ajoute beaucoup à l’éclat de la cérémonie. » Jean Louis Dongmo (1981)

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