Vous-êtes ici: AccueilWallOpinionsArticles2020 09 29Article 545041

Opinions of Tuesday, 29 September 2020

Journaliste: Bayart Jean-François

Tribalisme et multipartisme: genèse des conflits politiques au Cameroun

L'étude des partis politiques au Cameroun, à la veille de l'indépendance, est délicate. Elle se heurte en premier lieu à des difficultés de définition: la distinction entre partis, associations tribales, groupes d'intérêts s'avère particulièrement complexe. Il en est de même pour l'inventaire de ces formations, dont beaucoup sont éphémères, ou peu actives, ou ressurgissent sous d'autres étiquettes, ou enfin apportent leur soutien à des courants différents suivant la période considérée.

On se bornera à présenter les six partis principaux qui sont parvenus à une représentation parlementaire :

1. L'Union camerounaise (34% des suffrages exprimés, trente sièges) sous la direction de M. Ahidjo. Ce groupe parlementaire est en réalité composé de cinq mouvements différents, représentant cinq régions du Nord-Cameroun. Ses députés sont tous musulmans et foulbé, parfois métissés de païens. Dans l'esprit de la majorité de ses participants, il s'agit d'un mouvement de défense régionaliste et ethnique. De fait l'U.C. est peu politisée et peu représentative : elle n'exprime qu'une ethnie (les Foulbé), qu'une religion (l'Islam), qu'un aspect de la réalité socio-économique du Cameroun (une société féodale et pastorale). En revanche, M. Ahidjo, moderniste, l'un des rares jeunes turcs du Nord, prétend à un destin national et gouvernemental. Au mois de mai 1958, il convoque en assemblée générale les cinq partis et parvient à les fusionner en une Union camerounaise (12 juillet 1958).

2. Le Groupe des démocrates camerounais (21% des suffrages exprimés, vingt sièges), sous la direction de M. Mbida. Ce mouvement, plus politisé, s'apparente à la démocratie chrétienne, mais ne réunit plus, à partir de 1956, que des députés catholiques du Centre-Sud. Sa vocation est ambiguë. Le Groupe des démocrates camerounais et le Parti des démocrates camerounais (P.D.C.), auquel il donne naissance au mois d'octobre 1958, ne parviendront jamais à étendre leur zone d'influence au-delà des Eton et des Ewondo, ni à la faire coïncider avec celle du catholicisme.

3. Le Groupe des indépendants paysans (9% des suffrages exprimés, neuf sièges) réunit les députés, tous bamiléké, élus sur les listes Paysans indépendants (Mathias Djoumessi), Paysans camerounais (Daniel Kemajou, Njiné) et Union de l'Ouest-Cameroun.

4. Le Groupe du mouvement d'action nationale camerounaise (6,5 % des suffrages exprimés, huit sièges) a une base ethnique plus diversifiée, car il rassemble diverses personnalités d'origine différente. L'analyse du M.A.N.C. confirme néanmoins la corrélation entre l'appartenance tribale d'un leader et sa clientèle électorale. Le Mouvement de l'action nationale camerounaise naît de la fusion de l'Union tribale bantoue, dirigée par M. Charles Assalé (boulou), du Ngondo, animé par M. Soppo Priso (douala), et du ralliement de M. Ekwabi (autochtone non bamiléké de Nkongsamba) ; son action est plus que tribale, sans pour autant dépasser le cadre régional du Sud-Ouest (Douala, Nkongsamba) et du Sud (Ebolowa).

5. La tendance socialiste (2,5 % des suffrages exprimés), représentée de 1947 à 1952 par une section de la S.F.I.O., prend le nom d'Union sociale camerounaise (1952 à 1957), affiliée au M. S.A., puis de Mouvement social camerounais (1957 à 1959) pour se structurer définitivement en Parti socialiste camerounais (P.S.C.). Le gouverneur Soucadaux (S.F.I.O., 1949-1954) avait encouragé le développement du socialisme dans l'espoir de contrecarrer l'U.P.C, mais son électorat s'est rapidement limité à la région de Bafia, dont est originaire le leader du mouvement, M. Okala.

6. Une élection partielle, le 12 avril 1959, envoie à l'Assemblée quelques députés (dont Matip) de l'U.P.C.-bassa, qui s'est rallié au régime. Il faut enfin remarquer qu'aux élections du mois de décembre 1956, 26 % des suffrages exprimés ne se sont pas portés sur les forces politiques majeures.
On ne saurait donc négliger les formations d'obédience locale, ou d'activité embryonnaire.
Si on se réfère à la typologie de Thomas Hodgkin établie en fonction de critères géographiques, on peut constater que le Cameroun ne connaît pas de parti territorial et n'a que des partis ethniques et des partis « nains ». Aucune formation, en effet, n'a d'implantation nationale.

La référence est plus tribale que régionale. Sans doute des phénomènes de contagion ont-ils eu lieu entre ethnies voisines : le P.D.C. regroupe les Eton et les Ewondo, l'U.P.C. les Bassa, les Douala et des Bamiléké. Ce dernier exemple montre toutefois que le vrai critère d'adhésion est tribal : ce n'est jamais une région en tant que telle, unie par une même condition économique ou religieuse, qui soutient un parti, mais une addition d'ethnies. L'Action nationale le prouve, qui rassemble des groupes tribaux fort éloignés les uns des autres.

Quel est le moteur de cette adhésion ? Une personnalité plus ou moins éminente de la communauté ethnique, engagée dans les luttes politiques au niveau territorial, peut fonder un parti pour des motifs non spécifiquement tribaux, et rechercher ensuite l'appui de son ethnie, généralement par l'intermédiaire des associations traditionnelles : ainsi procédèrent les leaders de l'U.P.C. et M. Mbida. D'autres, tels MM. Assalé et Ahidjo, ont utilisé les structures traditionnelles pour servir leurs ambitions personnelles et intervenir au niveau national. Certains enfin, comme les Foulbé de l'Union camerounaise et Djoumessi, voient dans l'engagement politique un moyen de défense des intérêts locaux et régionaux. Dans tous les cas, la masse (hormis quelques transfuges) suit les chefs lorsqu'ils se rallient à un parti, ou le promeuvent eux-mêmes directement, un peu de la même manière qu'elle s'était converti en bloc à telle ou telle religion, derrière ses notables. A la limite, on peut parler de structure indirecte et de contracting in, non, bien entendu sans déformer considérablement la signification originelle de ces termes. Sans doute faut-il nuancer et remarquer que certaines ethnies sont divisées politiquement, par exemple les Bamiléké entre le chef Kandem, les Paysans indépendants de Mathias Djoumessi et de Daniel Kemajou, et l'U.P.C. L'adhésion collective se retrouve alors au niveau du clan et de la chefferie.

Ces partis-clientèle de minorités ethniques sont donc en même temps des partis de personnalités, comme l'exprime la corrélation toujours rencontrée entre l'ethnie de l'électorat d'une formation et l'origine de ses dirigeants. L'Action nationale constitue une bonne illustration de cette confusion, à propos de laquelle V.T. Le Vine parle de « mariage de convenance » entre MM. Assalé et Soppo Priso. Cet élément est un facteur de personnalisation du pouvoir.

L'adhésion collective, enfin, tend à transformer les forces politiques en instruments de défense d'intérêts particuliers et locaux. C'était le but originel et plus ou moins avoué des Paysans indépendants et de l'Union camerounaise, mais aucun parti n'échappe longtemps à la règle générale. Tous les groupes parlementaires, y compris l'action nationale, sont les porte-parole des revendications de leur électorat ethnique avant d'être les promoteurs d'un authentique programme d'action.

En définitive, le multipartisme n'est que l'expression politique des antagonismes tribaux, de même que, pour Marx, la lutte politique n'est que le reflet de la lutte des classes. Les caractéristiques structurelles de cette incarnation peuvent varier. Si l'U.P.C. est incontestablement un parti de masses, la classification des autres grandes formations politiques (Union camerounaise, Parti des démocrates camerounais, Paysans indépendants, Action nationale) est plus délicate.

Vous êtes témoin d'un fait, vous avez une information, un scoop ou un sujet d'actualité à diffuser? Envoyez-nous vos infos, photos ou vidéos sur WhatsApp +237 650 531 887 ou par email ! Les meilleurs seront sélectionnés et vérifiés par la rédaction puis publiés sur le site.

Rejoignez notre newsletter