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Opinions of Wednesday, 20 January 2021

Auteur: Patrice Nganang

Pourquoi le Cameroun n'a au programme scolaire aucun livre de Bamileke, de nordiste, ni d'anglophone?

La raison, on la connait: les élevés lisent les livres, pour apprendre à parler français. Ainsi, les auteurs qui peuvent leur enseigner le français le mieux, ce sont les Français. Ensuite viennent ceux que les Français ont appelé 'les évolues par excellence': les Béti donc, et les Douala. Car c'est eux évidemment qui ont produit les premiers livres, vu qu'ils sont aussi les premiers à être scolarises: Ferdinand Oyono, Mongo Béti, mais aussi, Francis Bebey. C'est dans cette tradition que le choix des livres est fait au Cameroun. Et parce que le pouvoir politique suit la généalogie instituée par la France et qui a sa courroie de transmission chez les 'évolues', on se retrouve avec une pléthore d'auteurs Béti au programme - Severin Cécile Abega, Pabe Mongo, Guillaume Oyono Mbia, etc. Dans la lancée identique, on peut ajouter Leonora Miano. Ne sursautez pas, et ne criez pas au tribalisme, car ce n'est pas ça le problème. Le problème ce sont les auteurs qui ne sont pas lus, et la conséquence qui en découle, car le Cameroun ayant quatre groupes politiques, il en découle que les auteurs qui sont lus dans les programmes scolaires ne sont issus que d'un seul de ces quatre groupes politiques. Eh bien, aucun enfant camerounais qui a été forme au Cameroun, de toute sa formation scolaire et lycéenne, n'a lu de livre écrit par un Anglophone, ni de livre écrit par un Bamiléké, ni de livre écrit par un Nordiste.

Je répète: aucun enfant forme au Cameroun, de toute sa formation, n'a lu de livre écrit par un Anglophone, ni de livre écrit par un Bamiléké, ni de livre écrit par un Nordiste. La littérature est une fenêtre ouverte sur une culture. Lire c'est déjà voyager un peu. Notre pays, un des plus divers d'Afrique, ne peut pas continuer de donner le luxe d'ignorer les cultures qui ne sont pas Béti - car ne lire que les auteurs Béti veut dire, en fait en même temps n'enseigner aux enfants que les cultures Béti, mais surtout ne pas leur enseigner les cultures nordistes, ni les cultures anglophones, ni les cultures Bamiléké. La conséquence de cette exclusion est terrible. Les enfants ne découvrent les Bamiléké qu'à travers les stéréotypes qu'en font les Beto - dans 'Trois prétendants, un mari' de Guillaume Oyono Mbia, ou alors dans Wamakoul de Pabe Mongo. Parce que justement les enfants ne lisent pas les auteurs Bamiléké, ils grandissent avec des stéréotypes des Bamiléké. Les enfants ne découvrent les Nordistes que dans les stéréotypes: 'ce sont des moutons'. 'Ce sont des vendeurs de bœufs.' Parce que justement ils n'ont jamais lu d'auteurs nordistes. De même les enfants ne découvrent les Anglophones que par des stéréotypes: 'ce sont des Bamenda.' 'Ils sont gauches.'

On tue plus facilement ceux qu'on ne connait pas. Et dans l'histoire de notre pays, ceux qui qui ont subi le génocide sont: les Bamiléké, les Anglophones, et bien sur les Nordistes, le 6 avril 1984. Il y'a une relation de causalité entre la violence mise en branle contre son prochain, et l'ignorance. Car on tue ceux qu'on déshumanise, et le stéréotype déshumanise le prochain. Il devient 'mouton', 'proc', 'chien', pour citer le gouverneur Okala Bilai, qui ainsi dénommait les Anglophones, en 2016, avant le commencement de la guerre contre eux. Il n'y a rien de plus triste qu'un peuple qui se tue par ignorance l'un de l'autre, il n'y a rien de plus terrible qu'un peuple qui ne se connait pas. Car ce n'est pas comprendre la signification de la littérature. La littérature n'est pas seulement un substitut pour enseigner la langue aux enfants, elle est surtout et avant tout un substitut pour leur enseigner la culture des gens. Il n'est pas, et il ne sera jamais normal que notre pays refuse systématiquement de faire nos enfants lire des livres écrits par ceux des gens qu'il tue de temps en temps. Car ce devient un système d'autant plus que ceux qui tue, ceux qui comment le génocide, sont exactement ceux dont les livres sont lus en classe - les Bulu, qui sont une partie des Béti. Il y'a un cycle de la violence-la que la littérature a la possibilité de rompre, car au moins elle permettra de comprendre l'autre, et de savoir que le Nordiste n'est pas un mouton, que le Bamiléké n'est pas un porc, et que l'Anglophone n'est pas un chien. La littérature aura ainsi, chez nous, au moins servi à sauver des vies. Voilà en dessous trois livres par lesquels il serait utile de commencer.

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