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Opinions of Friday, 9 July 2021

Auteur: Xavier Messè

Noces d’argent de Mutations : Xavier Messè raconte comment il a interviewé Idriss Deby et François Bozize

Xavier Messè Xavier Messè

A l'occasion des noces d’argent de Mutations, journal qu'il a dirigé il y a quelques années, le journaliste Xavier Messè raconte l'histoire d'une interview que lui avait accordé l'ancien président du Tchad, Idriss Deby Itno et par la suite l'ancien président de la Centrafrique François Bozizé.

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Ce 23 novembre 2002, nous venons de terminer 90mn d’entretien avec le président Idriss Deby à N’Djamena. Le chef de l’Etat avait choisi que ces échanges se passent dans la « Villa Burkina ». C’est une résidence plutôt sobre, construite à quelques encablures de l’aéroport de la capitale du Tchad. L’entretien était lié à la production pétrolière du pays, et son point qui fâche le chef de l’Etat: les 10% des recettes pétrolières que la Banque mondiale avait imposées au pays, pour qu’elles soient déposées dans un compte ouvert dans une banque à Londres. Pour les initiateurs de cette espièglerie, la somme ainsi thésaurisée, devrait « servir les générations futures du Tchad».

Doléance

Ce problème évoqué avait rendu le président de la République tantôt colérique, tantôt euphorique. Nous profitons de ces instants pour présenter une doléance au chef de l’Etat: « Pouvez-vous nous aidiez à rencontrer le général centrafricain, François Bozizé, exilé à N’Djamena ?», exprimions-nous.
La réponse du président est d’abord catégorique : «Non, je ne veux pas de cela, car le président Ange-Felix Patassé dira que je monte Bozizé pour le faire renverser ! ». Nous revenons à la charge : «Rassurez-vous M le président, nous aurons avec François Bozizé un entretien responsable», lui expliquions-nous.

Dans les faits, cette phrase ne voulait rien dire ; une fois l’interview lancée, nous ferons parler Bozizé autant que nous pourrons.
Convaincu par notre promesse, le président Deby fait appeler le colonel Daoud Soumaïne, son chef d’Etat-major particulier. Il instruit : « organisez une rencontre entre M. Messè et le général Bozizé ». Le colonel Daoud Soumaïne m’invite aussitôt dans son bureau. C’est une longue pièce qui ressemble à la nerf d’une église. Il demande le nom de mon hôtel et mon numéro de téléphone. «Je vais vous recontacter », promet-il.

La distance qui sépare mon hôtel de la présidence de la République est de moins de 3km. Sans embouteillage, on relie cette distance en peu de temps. J’avais à peine rejoint ma chambre que mon téléphone sonne. C’est le colonel Daoud qui me demande de retourner à son bureau. Je suis face à un homme de 60 ans au visage rond et massif, au teint chocolat, habillé impeccablement d’un costume gris cendre. « Que faites-vous à N’Djamena dans un beau costume, on vous croyait au front nord de la RCA pour prendre le pouvoir par les armes ?». Cette question avant même de nous asseoir, déstabilise Bozizé. En cherchant une réponse, il nous invite à nous asseoir d’abord. Il reprend ses esprits et répond: «Je suis ici pour des raisons de stratégie. Mon fils Francis est au front; il gère les opérations et l’intendance… Je peux vous assurer que je vais prendre le pouvoir à Bangui; pour le jour et l’heure, je laisse cela à Dieu»

Au fond du bureau, le colonel Daoud Soumaïne écoute attentivement, il ne dit mot. François Bozizé et lui sont des camarades de promotion sortis de l’Ecole militaire de Fréjus en France. Idriss Deby avait logé Bozizé chez son camarade, en attendant sa descente triomphale sur Bangui.

«Je vous ai fait confiance»

Le 23 mars 2003, soit exactement 4 mois après notre première rencontre, François Bozizé renverse Ange-Felix Patassé et s’installe au palais de la Renaissance.

Pour mieux savoir ce qui s’était passé, nous appelons le colonel Daoud Soumaïne à N’Djamena. Il nous donne 2 numéros de téléphone sur satellite. Une seule sonnerie retentit, quelqu’un décroche. Il parle d’une voix lente et posée. Cet échange est bref. Nous demandons au nouveau président : « pouvons-nous considérer cet échange comme votre première déclaration à la presse étrangère ? » Réponse : « Lorsque je me suis entretenu avec vous il y a 4 mois à N’Djamena, je ne sais pas si vous aviez un enregistreur dissimulé, mais le rendu était fidèle; j’ai appris à vous faire confiance, allez-y, publiez cette déclaration, elle est de moi ».

Lundi 25 mars 2003, Mutations ouvre avec ce titre:

« François Bozizé se confie à Mutations !»

Les chancelleries installées à Yaoundé venaient à la rédaction pour se rassurer que nous avons parlé à Bozizé, et comment nous avons procédé pour cela, quelques heures seulement après son putsch. En réaction nous disions : «Le journaliste, c’est aussi son carnet d’adresses".