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Opinions of Wednesday, 17 June 2020

Journaliste: TIMBA BEMA

'Lettre poignante à Annie, assassinée parce qu'elle était libre et heureuse'


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Chère Annie,

Je te dis chère parce que ton destin m’a ému, je l’ai partagé, je me suis senti proche de toi, ma chair a tressailli lorsque dans mon Newsfeed j’ai lu, j’ai lu, j’ai lu quoi d’ailleurs ? Ces mots d’une froideur, d’une sévérité, d’une distance, qui annonçaient déjà les jugements qui seraient portés sur toi, contre toi, Annie. Pourtant, dans cette affaire, s’il y a une victime, c’est bien toi. Je me suis demandé comment un pays peut-il avoir si peu de compassion pour la victime et se mettre résolument derrière, à côté du bourreau, justifier, valider son acte abject, sa cruauté, sa rage, soutenir sa main criminelle à l’instant fatidique ? Pendant quelques minutes, je me suis posé ces questions, qui continuent de me tarauder, comme celle de savoir pourquoi on est insensible, si peu concernés, si peu révoltés par les morts du Nord-ouest et du Sud-ouest ?

Tu sais, Chère Annie, mes yeux se sont ouverts sur notre cruauté quand j’avais 10 ans à peu près. J’étais seul à la maison, j’écoutais Eboa Lottin au salon, couché sur la moquette et feuilletant un dictionnaire. Soudain, j’entends un bruit fracassant et des cris : c’était un homme nu, la peau lacérée, en sang. Son regard, je ne te dis pas comment son regard était horrifié ! Il m’a supplié de le protéger. Sans hésiter, je lui ai dit de se glisser sous la table de la véranda qui était recouverte d’une longue nappe. On ne pouvait donc pas le voir. Quelques secondes plus tard, des gens du quartier sont arrivés, armés de gourdins, de machettes, de pierres. Ils m’ont demandé si je n’avais pas vu un voleur, j’ai répondu que non. Ils m’ont expliqué que le voleur en question avait dérobé des marmites. J’ai confirmé que je n’avais rien vu. Alors, ils sont partis. J’ai donné des habits au voleur, à manger, puis il s’en est allé vers son destin. Je te raconte cette histoire Annie parce que ce jour-là, oui, ce jour-là, j’ai compris combien nous pouvons être cruels et surtout, quels subterfuges nous pouvons recourir pour nous justifier.

Tu ne méritais pas ce que cet homme t’a infligé, tu ne méritais pas ça, comme aucune femme ne mérite d’être battue ou pire assassinée par son mari ou ex-mari. S’il a été capable de t’ôter la vie, je n’ose même pas imaginer ce qu’il a pu t’infliger comme souffrances pendant les 18 années de votre vie commune. Tu as voulu être heureuse, et non plus ployer sous les obligations, les devoirs, les contraintes. Seule une personne libre cherche son bonheur, et tu étais donc libre, sauvagement libre, viscéralement libre, raison pour laquelle cet homme, prisonnier de sa soi-disant tradition a jugé que vos enfants méritaient d’être orphelins, eux qui justement ne lui ont pas demandé d’être leur père. Tu as été assassinée parce que tu étais libre, tu t’étais libérée des chaînes qui entravaient ton corps, qui serraient ta gorge, t’empêchaient de respirer, d’être toi, enfin toi: libre à jamais.

Chère Annie.

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