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Opinions of Tuesday, 13 October 2020

Journaliste: Kand Owalski Abeille

Les vérités d'un Camerounais à ses compatriotes de la diaspora

Comme si le sort de la résistance reposait entre leurs mains, les mangeurs de taro sont aujourd’hui la cible des rages qui fusent de toute part au sein de la diaspora. On les accuse de manger du taro, plutôt que de marcher.

Nous parlons là des gens qui poursuivis par le satrape, ne dorment plus dans leurs domiciles depuis plusieurs semaines, vont de villes en villes pour ne pas se faire prendre, changent de puces et de téléphone à la semaine etc.
Le fait est que justement on les accuse de ne pas se faire arrêter car ce serait ça le but. Hors, parmi ces mangeurs de taro, certains étaient déjà arrêtés en octobre 2018, d’autres le 06 novembre de la même année; d’autres encore en janvier et en juin 2019.

Et à la sortie de prison, ils ont perdu leurs foyers, leurs enfants, leurs amitiés, leurs boulots, leur santé qu’on n’est pas prêt de restituer.
Il y’en a qui parmi eux participent aux marches sans avoir la chance de se faire arrêter; il y’en a qui seront peut-être enfermés le 20 prochain à Garoua pour avoir défendu leur président; il y’en a qui comparaissent libre pour avoir marché depuis octobre 2018; il y’en a qui sont fichés à la SEMIL, dans toutes les gendarmeries, les Commissariats du pays, il y’en a que l’on cherche dans les quartiers, il y’en a qui échappent aux enlèvements, d’autres qui n’y échappent pas.

Oui, chaque mangeur de taro a son histoire dans cette résistance; et peut-être que son plat de taro participe de l’exutoire de ses frustrations; alors il mange. Il/ elle mange pour oublier sa femme/son mari qui l’a quitté à cause de son combat; il mange pour oublier cet ami, ce boulot qu’il a perdu; il mange pour rire de ce fonctionnaire véreux qui a suspendu son salaire à cause de ses opinions politiques, pour rire de ce bailleur qui l’a mis à la porte en lui remboursant son loyer parce qu’il est du MRC.

La diaspora a raison de s’impatienter; elle ne peut plus mettre ses pieds au pays, du moins pour ceux qui en son sein ont fait preuve d’extrême courage jusqu’ici. Alors ceux-là souhaitent ardemment que les choses basculent vite. Mais si les choses ne basculent pas vite est-ce la faute aux mangeurs de taro? Non!
C’est la faute aux instruments répressifs, à la peur de ce peuple qui à chaque tentative se voit tirer dessus alors qu’il est contraint par sa morale et la méthode de son leader à recourir aux moyens pacifiques.

Croyez-vous que ce peuple n’a pas envie d’en finir avec ce régime ? Vous vous trompez. Depuis 2016 on massacre nos frères anglophones et le monde ne dit rien. Depuis 2018 on brutalise, tire sur des manifestants pacifiques et le monde est silencieux. Des gens vont en prison, en sortent, y retournent, perdent leurs moyens de subsistance, leurs familles, leur année académique et le monde ne dit rien. Pire, les plus courageux se voient rattrapés par la peur des moins courageux qui leur souffle à l’oreille : « on veut bien, mais on a peur ».

Dans les foyers, les parents aident le régime à entériner cette peur auprès de leurs enfants au lieu de les encourager à sortir se battre pour leurs droits. « On préfère vous voir en vie, même au chômage, même affamés, plutôt que morts», disent-ils.

À côté, toute l’élite, les syndicats, les chefs traditionnels, les religieux, les hommes d’affaires, les médias, participent à entériner cette peur, quand ils ne se terrent pas dans leurs lâches silence pour protéger leurs intérêts.

Le petit peuple se retrouve seul, avec un leader et son parti politique brimés, molestés, embrigadés, enchaînés. Il regarde les supplices de son potentiel « sauveur » et tout ce qui le hante c’est cette peur qui, comme le mort qui ne cesse de mourir dans les rêves de ses proches, le suit partout où il va, dans toutes les conversations qu’il mène, les discours qu’il entend, les débats qu’il regarde.

Alors il ne faut pas que l’impatience nous affole. Depuis 2018 ces mangeurs de taro ont surmonté bien d’épreuves sur le terrain au pays, au prix de milliers de choses. Beaucoup parmi eux n’ont plus de boulots, plus de conjoints etc mais ne pleurnichent pas pour autant; certains, encore étudiants, ont vu leurs années grillées, leurs notes bloquées à cause du combat qu’ils mènent mais ne pleurnichent pas pour autant. Bien au contraire bien de diasporiens sont entrés dans cette bataille grâce au courage des mangeurs de taro du pays.

Alors oui, on ne peut plus mettre les pieds au pays, mais on va toujours à notre travail, on a toujours notre salaire à la fin du mois, on a un véhicule, une maison, on mène nos affaires, on mange bien, on marche dans les rues de nos pays d’accueil sans regarder derrière, on ne sursaute pas quand on voit un homme en tenue etc.

Et si pour manifester chez nous on a juste besoin de VOLONTÉ, ce qui manque d’ailleurs à beaucoup de diasporiens, au Cameroun il faut surtout un extrême courage; ce qu’ils ne gagnent pas davantage avec les insultes qui leur tombe dessus au moindre échec.

La révolution au Cameroun francophone c’est seulement depuis 2018, et rien jusqu’ici n’a aidé à motiver le peuple camerounais que l’espoir qu’incarne Maurice Kamto...de l’espoir! Que vaut l’espoir devant des armes qui crépitent chaque fois que l’on pointe le nez dehors? Il nous faut raison garder et beaucoup de patience; il nous faut mieux nous organiser pour obtenir ce que nous voulons de ce peuple. Courage aux mangeurs de taro. Mangez-le avec appétit.

Kand Owalski Abeille

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