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Opinions of Tuesday, 2 June 2020

Journaliste: Douala Ngando

Les profonds témoignages d'un camerounais dont la famille a été torturé par le régime Biya

Ce que je retiens de cet homme c’est la torture. Il a torturé mon grand-père, mon père et moi-même… Ce n’est pas une exception. C’est mon témoignage, c’est mon hommage.

L’ancien Président Camerounais, Paul Biya, a été un brave et docile serviteur de la France, qui a profité des moyens de répression, mis à sa disposition par Paris, pour maltraiter, brutaliser et criminaliser les Camerounais. Une performance qui fait de son nom un synonyme de torture. Une torture qui se conjugue au Cameroun à tous les temps et à toutes les sauces.

Mon témoignage d’aujourd’hui, qui s’inscrit certes dans cet élan des différents hommages qui se déclinent sous plusieurs formes, ne représente pas un certain particularisme car chaque Camerounais pourrait faire part de son expérience de torture. L’ancien Président Camerounais, Paul Biya, aurait en 38 ans de pouvoir, marqué au fer rouge, à coup sûr, tous les Camerounais. Et ce n’est pas une simple image car il est difficile de trouver un seul citoyen Camerounais ou une seule famille Camerounaise qui n’aurait pas été torturée par cet homme. Personne, je dis bien personne, y compris les membres des familles présidentielles, n’a échappé à ce marquage au fer blanc. L’histoire de la famille de cet homme, illustré par les dernières larmes de sa première fille, est un exemple de cette torture généralisée et aveugle dans le pays.

La principale chose que je retiens de l’ancien président Camerounais est qu’il a démocratisé la torture au Cameroun. Il a torturé mon grand-père, mon père et moi-même:

Mon grand-père a été torturé, de manière lancinante et rampante, par ce régime, sous la très haute instruction de Paris, parce qu’il était simplement membre et sympathisant de l’UPC. Depuis, mon grand père est mort et les Français dirigent toujours le Cameroun.

Mon père a été torturé et l’est toujours aujourd’hui, de manière systématique et douloureuse, pour avoir essayé de s’opposer à un Français qui abattait les arbres dans notre domaine familial. Depuis, le Français est reparti et mon père est resté dans le radar de la torture.

Moi, personnellement, au-delà des mini tortures de tous les jours que nous subissons tous et que nous appelons familièrement « les tracasseries », j’ai été torturé par les hommes d’un commissaire qui était l’ami intime d’un Nigérian dont j’avais eu le malheur de m’opposer aux trafics pourtant interdits par les lois du Cameroun.

L’ancien président Camerounais, qui était initialement destiné à devenir prêtre, avait voulu que les Camerounais retiennent de lui l’image de l’homme « qui a apporté la rigueur, la moralisation et la démocratie », promettant au Camerounais « de ne plus avoir besoin d’aller au maquis pour exprimer son opinion ». 38 ans après, non seulement, il a servi au Camerounais le contraire de ces promesses mais il a bloqué les intelligences Camerounaises à l’extérieur du pays et installé le Cameroun dans une guerre permanente au point où les Camerounais ont oublié ces promesses pour ne retenir de lui que l’ombre d’un chef de guerre, d’un prévaricateur, d’un envouteur ou d’un dictateur.

Il est vrai qu’il est encore difficile de qualifier l’homme mais je reste opposé au dernier qualificatif de « dictateur » car l’ancien président Camerounais n’en avait ni l’envergure, ni la capacité, encore moins les moyens d’une dictature. Je retiens plutôt qu’avec le régime de Paul Biya, la torture avait franchi la porte du huis-clos et des salles sombres et obscures des services secrets pour se répandre dans la sphère publique. Tous les commissariats, les gendarmeries, les palais de justice, les hôpitaux, les services publics et les rues du Cameroun sont devenus des théâtres d’actes de tortures.

Et les forces de l’ordre et les forces armées sont gratifiées, en guise de salaire, de distractions obligatoires qui consistent à organiser des scènes de tortures publiques où le commandement expérimente des techniques d’humiliation et de souffrance physique et morale pour de minables extorsions.

J’insiste que la torture fut la marque de fabrique de cet homme. C’est d’ailleurs la peur de devoir faire face à ces tortures qui l’a obligé de rester au pouvoir jusqu’au bout. Il est difficile de trouver un seul citoyen Camerounais ou une seule famille Camerounaise qui n’aurait pas été torturé par cet homme. Je parle de démocratisation de la torture au Cameroun parce que personne n’y aéchappé, et très souvent, de manière ironique, ceux qui ont subi ces tortures deviennent des tortionnaires alors que les tortionnaires d’hier deviennent eux-mêmes des victimes. Deux exemples :

J’ai découvert à l’occasion du « Non au Holdup » que le commissaire qui m’avait tant torturé, était recherché et qu’il était en exil en France pour échapper à la torture dont le menaçait le régime. Un dilemme pour ce pauvre commissaire qui, ces derniers mois, cherchait à rentrer au Cameroun pour soutenir le régime. Allez y comprendre quelque chose…

Un autre exemple, les Camerounais connaissent un certain Banda Kani, très grand supporter de Paul Biya, qui défend sur les plateaux de télévision les dérives de son champion et encourage les actes de crimes et de tortures du régime sur les citoyens Camerounais. Cet homme, qui affirmait pouvoir mourir pour Paul Biya, jure sur tous les plateaux de télévision que son soutien à Paul Biya ne se justifie que par une seule chose : « J’ai été torturé par mon champion et à plusieurs reprises s’il vous plait ». Allez y comprendre quelque chose, si vous le pouvez.

Dans tous les cas, pour moi, ce que je retiens de cet homme c’est la torture. Il a torturé mon grand-père, mon père et moi-même. En rappelant que ce n’est pas une exception, je tiens à dire que c’est mon témoignage, c’est mon hommage.