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Opinions of Monday, 30 August 2021

Auteur: Joel Meyolo

Joel Meyolo fait le procès de la commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme

Renforcer l’État du Cameroun en lui donnant une identité bilingue Renforcer l’État du Cameroun en lui donnant une identité bilingue

Dans une tribune qu’il vient de publier, le chef de la cellule de la communication au ministère de l’Enseignement supérieur Joël Narcisse Meyolo souleve la question du rôle de la commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme tel que défini par le chef de l’Etat. Ce rôle est selon lui, de renforcer l’État du Cameroun en lui donnant une identité bilingue. Seulement il semble que les autorités chargées de cette commission n’ont pas pigé ce rôle. Cameroun web.om vous propose en intégralité son point de vue

Depuis le 23 janvier 2017, à la faveur d’un décret présidentiel, le Cameroun s’est doté d’un organe consultatif dont les attributions lui donnent pour mission essentielle, « d’œuvrer pour la promotion du Bilinguisme et du Multiculturalisme dans l’optique de maintenir la paix, de consolider l’unité et de renforcer la volonté et la pratique du vivre en ensemble ». Pour comprendre la création de la Commission Nationale pour la Promotion du Bilinguisme et du Multiculturalisme, il est important d’interroger le contexte dans lequel cela s’est opéré.

Il est d’une part, celui de la montée en puissance des revendications identitaires anglophones sous fond de défiance de l’État central. A ce niveau, il est bon de préciser que la notion d’anglophone, si elle peut se comprendre dans son étymologie comme toute personne s’exprimant à partir de la langue anglaise, dans le contexte camerounais, il renvoie aux Camerounais originaires des Régions du Nord-ouest et du Sud-ouest.

C’est dire que cette notion, ou du moins sa compréhension est intimement liée à la présence britannique en dans le territoire qui dès le 1er octobre 1961, est identifié comme étant l’État fédéré du Cameroun Occidental. Cette approche vaut également pour la notion de francophone dans la logique historique camerounaise. Elle renvoie aux Camerounais originaires de l’État fédéré du Cameroun Oriental. Cette conception s’avère fondamentale pour toute approche visant, soit à comprendre la question identitaire dont le prétexte a été la revendication d’un nouvel ordre dans les sous-secteurs de l’enseignement et de la justice ; soit à apporter des solutions à cette dernière dont les ravages peuvent être dévastateurs pour l’avenir du Cameroun.

D’autre part, l’idée de la création de cet organe consultatif est consubstantielle au contexte post-électoral de 2018 qui a vu émerger un discours très offensif autour des identités ethniques et tribales. La prise en compte de ces deux aspects explique clairement le choix fait pour la promotion du Bilinguisme et du Multiculturalisme.

Dès la création de la Commission, il s’est observé un branlebas, chacun y est allé de son entendement. Au niveau de la structure, l’option a été prise de renforcer le dispositif de vulgarisation du bilinguisme. Dans cette logique, la Commission a élaboré un calendrier d’actions dont les plus significatives ont été les décente dans les institutions publiques et privées en vue de réveiller ou d’inciter à la pratique des deux langues que sont l’anglais et le français.

A l’extérieur et, se fondant sur la consolidation de l’unité et le renforcement du vivre ensemble, des intellectuels, des membres de la société civile, des hommes politiques, ont cru bon de rappeler au Camerounais leur « origine commune ». Se positionnant ainsi, sans le vouloir et ce de bonne foi, en opposition avec l’esprit de la lettre qui sous-tend à mon sens, la création par le Chef de l’État de la Commission Nationale pour la Promotion du Bilinguisme et du Multiculturalisme.

En tout état de cause, cet organe a été créé dans le seul but de renforcer l’État du Cameroun en lui donnant une identité bilingue, sous laquelle coexistent des réalités ethniques et donc culturelles, vivantes sur des espaces précis et se revendiquant de fait autochtones dans leur environnement respectif. De ce point de vue, toute démarche visant à démontrer aux Camerounais qu’ils seraient tous issus d’une même souche est un discours pervers pour plusieurs raisons.

La première est que cela relève davantage du fantasme africain, car en réalité, cette déclaration cache mal l’inconfort de ceux qui, par conviction, veulent à tout prix fondre l’existent des peuples africains dans un utérus. Tenons-nous même à cette théorie et évaluons les enjeux. Cela impliquerait fondamentalement que les mouvements migratoires qui sont par essence des moments d’échange et de mixage et de brassage, ne l’ont point été Afrique et au Cameroun. La sédentarisation, logique du mouvement migratoire, facteur important d’émergence des cultures n’a donc pas été une réalité au Cameroun ?

La deuxième, est la revendication légitime du retour aux « sources » des frères partis vers un ailleurs déterminé. Pour illustrer l’appartenance au même ancêtre, j’ai vu se développer des théories évoquant des similitudes langagières et des ressemblances dans certaines pratiques coutumières. Dans ce registre, les Anthropologues nous ont fait la démonstration de leur talent. Voulant, à coup d’argument, démontrer qu’en réalité, tous les peuples vivant à l’intérieur du Cameroun se tiennent car, issus de la même couche. Cet exercice, s’il peut consoler les adaptes du pancamerounisme, me semble plus une option populiste mais surtout dangereuse pour la consolidation de l’Unité Nationale. Remis dans le contexte des missions de la Commission, elle en constitue un obstacle de poids.

Poussons la réflexion et élaborons que tous les peuples du Cameroun ont une « même » origine, chose impossible et improbable, mais restons dans cette logique, et posons les problèmes de fond d’une telle orientation.

Le premier est la légitimation d’un retour aux sources qui posera inévitablement, la question de l’accès aux ressources. Va-t-on alors engager une réforme agraire pour satisfaire les « frères » de retour de leur voyage millénaire ?

Que deviennent les populations des espaces traversés par les « frères » lors de leur voyage vers l’ailleurs, il y a des milliers, des centaines d’années ?

Sont-elles en droit de revendiquer un impôt pour le nombre d’années passées avec elles lors du voyage vers l’ailleurs ?
Le deuxième problème est la gestion du territoire après le « retour des frères » quel est leur statut ?

Sont-ils frères, alliés venus d’ailleurs avec ses racines ailleurs ? Les « frères » venus d’ailleurs, emportent-ils avec eux toute leur cosmogonie ? Ou alors la laissent-ils pour se fondre dans l’ordre ancien ?
La troisième et non des moindres, est celui de savoir si ce retour « des frères » se fait dans le cadre de l’État du Cameroun, ou dans celui de l’invention d’un nouvel État. Car de toute évidence, les mutations organisationnelles d’une telle envergure, suppose tout au moins, la révision totale de l’Histoire de l’État du Cameroun. Or le Chef de l’État, en choisissant comme première articulation de la Commission, la promotion du bilinguisme, a très bien indiqué les sens à donner.

En évoquant la promotion du bilinguisme, il renvoie les Camerounais et davantage les membres de la Commission à rentrer dans l’histoire du Cameroun. Je ne dirais jamais assez, la construction de l’identité de l’état du Cameroun est impossible sans la prise en compte de la réunification intervenue le 1er octobre 1961. Elle est la raison d’être du bilinguisme. Le Chef de l’État, mieux que quiconque, le sait et invite les animateurs de cette importante structure à intégrer comme essence, la promotion de la Réunification.

D’ailleurs, en son temps, au sujet des conséquences immédiates de la Réunification, Engelbert Mveng avait ces mots lourds de sens.
« L’histoire du Cameroun vient de commencer. Elle est devant nous, comme un immense chantier où nous sommes tous appelés à travailler ensemble. La voici, page blanche sous nos mains tremblantes : c’est à nous de la remplir pour la postérité ; il appartient à chacun de nous, (…) de faire de notre commune patrie, une communauté humainement digne, spirituellement élevée, source d’un véritable bien-être pour tous ses enfants »

Il est par conséquent important d’intégrer que c’est à l’intérieur de ce pays que doivent vivre harmonieusement les différents groupes ethniques qui composent sa population. Le vivre ensemble supposant bien évidemment le respect des identités et non une volonté de les fusionner.