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Opinions of Friday, 27 August 2021

Auteur: Patrice Nganang

Je n'ai jamais voulu devenir fonctionnaire de l'Etat camerounais - Patrice Nganang

Dans une tribune publiée il y a quelques heures sur sa page, le professeur Patrice Nganang dit à ses abonnés pourquoi il ne travaille pas et les raisons pour lesquelles, il a toujours préféré écrire des romans que de travailler dans l'administration.

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Quand j’étais enfant, je révisais à peine mes leçons. Or je vous ai dit que j’étais presque toujours le premier de la classe - le major, donc quasiment sans préparation. Je sais que ça énervait et énerve plusieurs, mais c’est la vie. A l’université de Yaoundé c’était alors grave - je prenais certes les notes, mais elles étaient inutiles, et j'avais finalement arrêté d'en prendre, car je m’étais rendu compte que les cours de mes professeurs étaient également des mauvaises versions de ce qui était dans les livres que j’avais. Ce que je savais déjà depuis l’école de toutes les façons, et où je prenais des notes, parce que, quand on n'en prend pas, le maître vous punit. Une fois à Cornell University, j'ai mis en difficulté une collègue qui nous faisait un séminaire, parce que, quand elle parlait, je la regardais et ne prenais pas de notes. Alors que tout le monde écrivait autour de moi.

En fait, mon amitié avec Alioune Sow à l’université de Yaoundé vient de ce détail, car il m'avait dit que lui non plus ne prenait pas de notes, et avait accepté ma manie dans ses cours. Manière de dire que je ne travaillais pas beaucoup pour être premier, et donc pour ce qui est du travail formel, je ne l'ai jamais pris au sérieux. Aujourd'hui encore je n'enseigne pas durant l’été ni l'hiver, et prépare activement ma retraite anticipée, avec comme cap, l'Afrique.

Je n'ai jamais voulu devenir fonctionnaire de l'Etat camerounais, cela on le sait déjà, et la raison se trouve dans mon enfance. Il n'y a pas de ministère à Yaoundé, dont je ne connais pas tous les bureaux, car j'ai fait leur tour enfant. Tous. J'ai littéralement grandi dans la rue, déjà parce que j'allais à pieds quatre fois à l’école, mais surtout parce que, pendant les vacances, mes activités me jetaient dans les bureaux des travailleurs. Je les connais par cœur, et sais ce que c'est que le travail. J'ai toujours été le premier en classe sans trop travailler, et je ne compte pas commencer à travailler à cinquante et un ans. En contrepartie, j'ai toujours écrit. J'ai achevé d'écrire mon premier livre à treize-quatorze ans. J'ai écrit deux romans en français, en même temps que ma thèse de doctorat écrite en allemand et achevée à 27 ans. J'ai écrit tous mes romans littéralement en même temps que je faisais mon boulot de Professeur à côté. Et, comme j'ai déjà dit, ce sont mes livres qui me donnent le plus de satisfaction, même si j’ai bien pu avoir à côté une carrière fluide d'universitaire.

L’écriture est ce qui me fait converser avec les rues que je traversais enfant, avec les ministères de Yaoundé dont je connaissais le ventre enfant, avec les quartiers de Yaoundé que je traversais, avec Yaoundé. L’écriture est donc ce qui me met au cœur de la vie, et cela a toujours été ainsi. Et comme vous savez, écrire ne donne pas l’argent. J'ai toujours préféré écrire au travail qui donne l’argent, cela d'autant plus que pour ce qui est du travail, j'ai pu atteindre le sommet de ce que ma profession permet, sans véritable effort. Après tout, j'enseigne bel et bien aux USA depuis mes 30 ans, et l'ai fait à Princeton University, ici à côté, une des trois meilleures universités de la terre, et suis le Chef de mon département. Ce sont cependant les livres qui me permettent d’être en vie, et, les nouvelles technologies rendent cela possible. C'est-à-dire être ici sur Facebook, où j’écris en conversation avec la rue, avec les quartiers, avec Yaoundé. Les réseaux sociaux sont de ce fait le mode d’écriture dont j'ai toujours rêvé, et je suis très content de les utiliser. Je sais aussi que ce que j'aime, personne n'aime. C’est clair, j'aime écrire. Vous qui me lisez ici, quand avez-vous acheté et lu un livre pour la dernière fois? Répondez honnêtement!

Voilà, c'est écrire ces livres que vous ne lisez pas, que j'aime, c'est écrire que j'aime et ai toujours fait depuis que j'ai treize ans, et fais ici sur Facebook en ce moment-ci au lieu d’aller travailler comme d’autres. Vous qui me lisez, lequel de mes articles scientifiques avez-vous lu? Aucun sans doute. Or vous avez sans doute vu les match de Eto'o. Dois-je aller si loin à l’école, être le premier depuis l’école primaire, enseigner dans une des meilleures universités de la terre, et écrire afin que personne dans mon propre pays ne lise ce que j’écris? Non. Ce serait gaspiller mon intelligence. Voilà donc, sur Facebook, vous me lisez, n'est-ce pas?. Vous me lisez au moins. C’est pourquoi je suis ici.

La plus grande erreur de plusieurs qui sont aussi sur les réseaux sociaux, est de croire que, parce que j'ai été ou suis avec eux dans les caniveaux, je suis un tchoukeur. Je constate ce dérapage chez des jeunes, tout comme je constatais ce dérapage avec des gens dans mon enfance.

Une petite histoire: parce que je passais mes journées dans la rue, un ami de mon père une fois m'avait vu, et m'avait interpellé et demandé si c’était bien moi 'Nganang'. Je lui avais dit, oui bien sûr. Il était allé voir mon père, pour lui dire que je devenais un 'bandit.' Mon père était étonné, et lui avait dit que ce n’était pas possible, car j’étais toujours le premier de la classe. Ce qui était vrai. J'en ris encore aujourd'hui. J'avais douze ans comme ça.

Aujourd'hui, à cinquante ans, les journaux des Bulu écrivent de moi que je suis un 'bandit.' Et des gens courent les montrer à mon même père! Que va-t-il dire? C'est une erreur commune, qui vient du fait que les gens ne peuvent regarder les autres qu’à partir de leur perception de la vie. Et évidemment les bandits croient que je suis leur ami parce que dans un sous-quartier, je retombe dans mon élément qui est la rue. Que non! Je ne suis pas votre ami, mes chers! Je suis ainsi tout aussi amusé quand je vois des gens qui ont traversé le désert du Sahara à pieds, ou alors qui sont en occident, parce qu'ils ou elles ont fait je ne sais trop quelles manigances de papier ou dans des chambres, croire que nous sommes des amis. Que non! La ligne de séparation chez moi a été établie depuis que j'avais treize ans.

Comme Sartre était de Gauche mais n’était pas ouvrier, je suis de Gauche, mais vraiment, je ne suis pas un bozayeur. Et je ne le suis et ne le deviendrai jamais. Le désert je l’ai traversé plusieurs fois, mais comme boursier de l’Allemagne, ou à mes propres frais, pour des recherches ou des vacances. Les côtes d’Azur en France ou de Salerne en Italie, j’y ai été plusieurs fois mais pour aller à la plage. Habituez-vous à ça!