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Opinions of Thursday, 12 August 2021

Auteur: Charles Soh

Décès de Penda Ekoka : un proche de Kamto accuse les militants du MRC

Un proche de Kamto accuse les militants du MRC Un proche de Kamto accuse les militants du MRC

Les acharnements des militants du MRC ont précipité la mort de Christian Penda Ekoka. C’est ce que révèle l’universitaire et écrivain Charles Soh. Grand soutien de Maurice Kamto lors de la présidentielle de 2018, il dénonce les critiques excessives formulées à l’endroit du gestionnaire du fonds Covid-19 qui a eu à révéler des mouvements de fonds suspects.

L’intégralité de la tribune de Charles Soh

Mercredi matin au réveil, une terrible information affolait les réseaux sociaux. Vite démentie par certains qui affirmaient être proches de sa famille. Sur mon Whatsapp, son numéro était encore ouvert. Je lui ai écrit le samedi 07 août à 11h03 : « Bonjour Président. Rassure-nous. Nous sommes inquiets. Comment tu vas ? ». Il ne m’a pas répondu. Il ne me répondra plus jamais. La nuit de dimanche à lundi a été horrible. Le matin, la terrible nouvelle est tombée.

Je ne vais pas te pleurer, Christian, je n’ai pas assez de larmes pour ça, je n’en ai même pas envie. On ne pleure pas les grands hommes. On les célèbre, on les immortalise en reprenant le flambeau de leur combat. C’est ce que nous, tes amis, tes compagnons de lutte, tes frères et ta famille allons faire. Dans la limite de nos capacités, reprendre le flambeau de ton combat, conscients qu’aucun de nous n’aura jamais la capacité même de dénouer les lacets de tes chaussures. Les tonnes de larmes ne serviront à rien. Ceux qui en ont versé à la mort de Mongo Beti, de Mandela, de Sankara, de Lumumba, de Felix Moumié, d’Ernest Ouandié, de Ruben Oum Nyobé ou récemment de John Magufuli, ont fait leur part en laissant éclater leurs souffrances et le désarroi face à une mort parfois brutale ou inattendue. Si le souvenir de leurs actes, de leurs exploits et la trace de leur passage sur cette terre est resté vivace, c’est qu’il y eu des disciples de conviction qui ont fait essaimer et prospérer les raisons d’être de leurs combats. La mémoire de ces hommes de grandeur est restée fraîche grâce à ceux qui, au-delà des larmes de l’instant, ont gardé le souvenir, nourri la mémoire et perpétué la philosophie en reprenant le flambeau.

Je me souviens de notre dernière rencontre. Il m’a accueilli d’un sourire ravageur, les bras ouverts, dans sa résidence de Ngousso. C’était en mars dernier.

« Charles, assied –toi. Il faut qu’on parle. Tu sais, il faut que je t’aide à restructurer tes affaires. Il y a des choses qu’il faut revoir, … faut qu’on en parle » Sans rien me demander en retour, il s’est mis à construire, pour moi, de nouvelles stratégies pour restructurer mes activités. Il était comme ça, Christian. Noble, raffiné, bien élevé, le cœur doux, une âme d’enfant, un être de bonheur. Jamais il n’élevait le ton, jamais. Un seigneur, Christian Penda Ekoka. Il y avait en lui cette pudeur, cette retenue, cette galanterie qui enrobait des convictions bien trempées et des points de vue assis sur des faits et des chiffres qu’il défendait avec une facilité déconcertante. J’avais en lui un consultant cinq étoiles qui m’avait proposé une excellente feuille de route pour reprendre en main certains secteurs négligés de mes activités et m’aider à les faire prospérer. Il est parti au moment M. Merci Christian ! Comme on dit souvent chez nous, tu m’as fait ça dur !

Comme tous ceux qui l’ont fréquenté un tant soit peu, il m’a fait lire le Discours de la servitude volontaire de la Boétie, mais il m’a également fait découvrir les poèmes de Pablo Neruda, le jazz de Earl Klugh et de Sadao Watanabe. Grâce à lui, j’ai redécouvert Misse Ngoh François, Eboa Lotin et même le prince Nico Mbarga.

Entre les chiffres et les grands concepts économiques qu’il maniait à la perfection, il parlait avec la même intensité des souvenirs bons et mauvais : La privatisation des entreprises publiques, un crève-cœur dont il a souffert jusqu’à sa mort. Les barrages de Mekin, de Lom Pangar, la Sonatrel, le désastre économique, les détournements massifs de deniers publics, la corruption généralisée. Ayant, comme il le disait lui-même été dans le cockpit de l’avion Cameroun pendant des années, il avait anticipé le crash, mais personne ne l’avait écouté. Il avait une connaissance encyclopédique de l’histoire économique du Cameroun, des chiffres, et des raisons profondes qui selon lui font que l’avion perd de l’altitude chaque jour, rendant le crash inévitable. Pour espérer la moindre chance de survie pour quelques-uns de nous autres pauvres passagers de l’avion Cameroun qui pique du nez, il fallait, selon lui, changer de pilote tout de suite et maintenant.
Pour le bien commun.

Il n’avait que ça dans la peau, dans le cœur et dans les veines. Il voulait que tout se fasse pour le bien commun. Il en voulait particulièrement à l’héritage de la colonisation, la permanence de l’exploitation. Il revendiquait le droit à la colère, le droit à la révolte. Il était meurtri par la dérive tribale orchestrée et mise en scène par le tribalisme d’Etat. Pour s’élever contre ce pouvoir « cannibale et incompétent », il a, dans toutes ses interventions dans les médias, exposé ce que le Cameroun a de plus beau et de plus exaltant, mais aussi ce qu’il a de plus bête et de plus déprimant. Et il le faisait sans se laisser abattre ou décourager, avec un amour de la vie, un goût du combat et une absence de prétention qui font cruellement défaut à la plupart de ses contemporains. Oui, Christian avait aussi ses moments d’abattement, comme nous tous, mais jamais il ne sombrait dans nos silences complices et nos résignations funestes. Il avait par-dessus tout une manière unique de sentir, de ressentir et de penser le monde, qui était à la base de ses convictions et aussi de ses tourments. Comme bien des philosophes, beaucoup de scientifiques et presque tous les sportifs, il voyait la lutte comme une condition inséparable de la vie.
L’important, disait-il c’est la démarche, la lutte, convaincre par l’exemplarité.

Ainsi parlait Christian Penda Ekoka :

« Nous avons au Cameroun une formule très contre-productive : ”On va faire comment ?” Comme s’il n’y avait pas de solution. La société est résignée, défaitiste, fataliste. C’est cette pensée monolithique qui est dangereuse. »
« Des fonctionnaires blanchissent en toute impunité, notamment dans l’immobilier, l’argent qu’ils détournent. Ils construisent des immeubles de standing aux loyers prohibitifs qui restent vides. Les propriétaires sont pourtant connus ! »

« Ce qui manque au Cameroun, c’est une classe politique responsable, qui s’exprime vraiment au nom de la population. Il n’y a pas chez nous, comme au Sénégal, un personnel politique varié de remplacement. »
« Être conseiller n’est pas mon oxygène. On ne fait rien d’extraordinaire la peur au ventre. »
« Ni aigreur ni frustration. Mes convictions reposent sur des faits et non sur la colère. »
« Prôner la sécession, c’était simplement adopter une position extrême de négociation. On aurait pu trouver des compromis et éviter l’escalade dans la violence. »

Infaillible intégrité morale

On ne retiendra pas de Cristian Penda Ekoka qu’il fut un haut fonctionnaire à la Présidence de la République, ou qu’il eut une carrière de rêve dans le monde de la conception et de la gestion d’importants projets économiques et financiers. Non. On retiendra de lui qu’il fut l’un des rares, sinon le seul qui, conscient de la violence du système dans de telles circonstances, a choisi de quitter ce poste juteux où il bénéficiait d’importants avantages personnels pour rejoindre un combat noble pour la liberté, la démocratie et une meilleure gouvernance pour le bien commun. Ce combat s’inscrivait en droite ligne des objectifs de son association : « Agir/Act » pour le bien commun, pour accompagner les jeunes entrepreneurs dans leurs projets de mise en place d’entreprises et de projets de réalisations personnelles et collectives. Et c’est peu dire qu’il a payé cher le prix de cette « trahison ». En fouillant dans sa gestion, si l’Etat le soupçonnait seulement d’avoir piqué le moindre sou, une certaine presse en aurait fait des choux gras.
On retiendra également de lui qu’il fut l’excellent gestionnaire des fonds mis à sa disposition dans l’opération SCSI. Une réussite sans précédent dans l’histoire des élans humanitaires dans ce pays. Au terme de cette opération, on lui a reproché beaucoup de choses, mais même ses pourfendeurs les plus féroces saluent son intégrité morale et la transparence de sa gestion des fonds mis à sa disposition. Ces pourfendeurs l’ont accusé d’avoir trahi. Qui ? pourquoi ? Pour en tirer quels bénéfices personnels ? Penda était l’incarnation même de l’altruisme. Jamais son intérêt personnel n’était mis en avant. Il était si loin des petits calculs malsains. En homme libre et en gestionnaire compétent et avisé, Penda a eu le malheur d’exprimer en des propos polis et mesurés un malaise sur certains mouvements de fonds. Était-ce un crime aussi grave ? Piqués au vif, certains l’ont traité de tous les noms d’oiseau. Il y en a parmi nous qui ont la gâchette facile et qui dégainent plus vite que Lucky Lucke. Parfois, c’est après avoir lâché des rafales qu’ils réfléchissent.

On peut prendre cette affaire par n’importe quel bout. On peut refaire le tour de toutes les questions par mille chemins. Non, il n’y avait aucune raison de trainer ce monsieur dans la boue comme certains l’ont fait. C’était excessif, inapproprié et indigne. On ne gagne pas le combat des idées en annihilant toute velléité d’opinions différentes.


Disons-le pour que ce soit su. Christian était certes malade comme chacun de nous peut l’être de temps en temps. Mais cet acharnement malsain et inhumain de le calomnier, de le détruire, l’a atteint au plus profond de son être, a détruit son mental et l’a entrainé dans une spirale irréversible. Ces coups violents et impitoyables, dont certains pouvaient être justifiés et d’autres totalement montés de toutes pièces l’ont mis KO. Son mental étant atteint par le stress et une désespérante déprime, son corps a manqué de ressources pour se défendre contre la maladie. Ce que ces pourfendeurs et donneurs de leçons ont fait est tout simplement innommable. Et ce d’autant que c’était un character assassination organisé, pensé, structuré, coordonné. Ni à la présidence, ni à la SNI, ni au RPDC, nulle part avant cette raclée historique on n’avait traité Christian avec des armes de destruction humaine aussi massives. Non, il n’a pas mérité ça. Ceux qui assènent de tels coups ignorent parfois que la roue tourne. Ils ont remporté une éclatante victoire, ils peuvent s’en réjouir. Grace à eux, voici venu le temps du corbillard et des chrysanthèmes.

L’histoire de ce pays retiendra que grâce à SCSI, les Camerounais ont découvert qu’on peut gérer l’argent des autres en étant honnête, juste, rigoureux, sans « sucer le doigt ».
Il avait ses défauts, Christian, comme chacun de nous, mais il n’était ni fourbe, ni hypocrite. Il était vrai, authentique.

Libre

Christian aurait voulu que nous fassions un film sur l’univers carcéral au Cameroun. Pour raconter les souffrances qu’il y a vécues ? Surtout pas. Pour lui, ce film sur la prison devait être un prétexte pour parler de la liberté de tout un peuple. « Kondengui, c’est le Cameroun en miniature », me disait-il. Comment parler de la liberté à des gens qui se croient libres alors qu’en réalité ils sont des colonisés qui ont intégré jusque dans leurs testicules le sens de la soumission ? Et qui discutent, débattent, discutent sans fin pour finalement ne rien faire pour tenter de s’échapper de cet univers carcéral ? Pour lui, la prison ne serait qu’un prétexte pour faire une fable sur la liberté. Il voulait montrer des humains enfermés dans une cage, pour qui la liberté n’est pas un concept abstrait qu’il faut expliquer à grands coups d’arguments philosophiques. Il voulait montrer des êtres humains pour qui la liberté est vitale, essentielle, animale, et leur dire : « Arrêtez de discuter, ouvrez la porte de la cage ». Pour Christian, la liberté est un but en soi, pas un moyen. L’indépendance du Cameroun, la démocratie, la gouvernance, la réforme des institutions et la fin de la guerre dans le NOSO avec la mise en place du fédéralisme n’est pas une affaire de « libération conditionnelle ».


Aujourd’hui, les arbitres de la grandeur dissertent sur sa vie et sur ses combats. Christian, lui est parti en combattant, nous laissant un héritage qui nous parlera pour l’éternité. Saurons-nous lui répondre ? Ou même, à défaut de courage, avoir le sursaut d’instinct nécessaire pour comprendre qu’il y va de notre suivie ?
Londo na selele Penda Ekoka