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Opinions of Friday, 7 August 2020

Journaliste: Patrice Nganang

Comment Albert Dzongang décrit Mboua Massok suite à sa sortie sur Maurice Kamto

'Un certain Boa Massog qui collabore lui aussi à cette chose ne s’est-il pas récemment attaqué à Maurice Kamto comme le font tous ces «transitionnaires» au service de la dictature régnante?.'

Il ne sait même pas écrire son nom - alors qu'ils sont tous les deux à Douala. Oui, il ne sait même pas écrire le nom du pere des villes mortes, car lors des villes mortes, il supportait plutôt Biya! Le nom du penseur de la seule résistance qui jusqu'ici aie eu des résultats positifs dans ce pays, il ne sait pas l'écrire. Quand le monde n'est plus vu et jugé que sous le prisme de 'Maurice Kamto, président élu', ça ne peut produire que de l'effronterie.

'PARLER POUR QUE LES GENS S'ASSUMENT': ECRIRE EN ETANT ASSIS SUR LES EPAULES DE GEANTS

Ecoutez bien la video-ci de Mboua Massok, car elle est tout simplement phénoménale - en des mots simples, le pere des Villes mortes présente la situation intellectuelle du Cameroun en 1990, et il dit ceci: 'il était impossible de parler du Cameroun.' Il ajoute: 'des que vous parliez du Cameroun, vous aviez la police de tous les cotes de votre maison.' C'est exactement le moment ou j'ai commencé à écrire. J'ai cinquante ans. Il y'a des choses que les jeunes écrivains ne remarquent même pas, ne remarquent même plus. Mongo Beti n'avait jamais, dans ses livres d'avant 1990, écrit le mot 'Cameroun' dans un de ses romans. Et il n'était pas seul dans ce cas. Les Bernard Nanga, et autres Ferdinand Oyono, ou même Calixthe Beyala, tous les écrivains camerounais d'avant moi y sont passés. Tous les écrivains francophones, sauf les Sénégalais, parlaient de leur pays par pseudonyme. Il y'avait des noms extraordinaires pour éviter de designer la réalité, et c'est sans doute Sony Labou Tansi qui en a trouvé de plus amusants - Katamalanaisie, des trucs comme ça, que de noms hilarants pour se fuir -, et évidemment il y'avait toutes sortes de raisons pour éviter de parler de son pays directement. Quand j'ai commencé à écrire, cela m'a toujours paru extraordinaire, et j'ai résolu ce problème des mon premier roman, 'La Promesse des fleurs', 1997. C'est cela qui marque la rupture qu'a instauré mon roman 'Temps de chien' (2001), qui a poussé ce travail beaucoup plus loin: nommer dans un roman les politiciens de mon temps, Biya par exemple, Boh Herbert, etc., les gens de mon temps, chose qui était évidente chez les écrivains anglophones, et bien sur chez les écrivains européens, allemands, que je lisais. Mais il m'avait fallu littéralement aller apprendre cela au Nigeria!


Les écrivains camerounais, frappés par cette dictature du vocabulaire, avaient comme raison qu'ils évitaient les noms temporels, parce qu'ils voulaient écrire des oeuvres pour l'éternité. Or qui lit donc encore les romans de Bernard Nanga sans les mettre dans leur époque? Est-ce possible? Je ne crois pas. J'ai toujours pensé qu'il faut écrire en conversation avec son époque, avec son temps, avec son pays, avec son peuple. Aujourd'hui je dis: écrire à partir du ventre du peuple. Nous sommes évidemment trente ans après cette réalité mentale que décrit Mboua Massok, et trente ans c'est beaucoup. La dictature du vocabulaire n'a cependant pas changé.

Elle a pris une autre forme. Il suffit de lire cette page pour se rendre compte que, s'il est possible et libre aujourd'hui de parler du Cameroun, il est interdit de parler des peuples qui constituent ce Cameroun-là: il est ainsi interdit de parler des 'Bamileke' - et chez les Bamileke, il est absolument interdit de parler des 'Batchou', des 'Bafang' -, comme il est interdit de parler des 'Anglophones', comme il est interdit de parler des 'Bulu.' Ici la censure est tout aussi immédiate qu'elle l'était en 1990, et frappe l'écrivain camerounais qui, curieusement est l'écrivain le plus tribaliste d'Afrique. Les oeuvres de Leonora Miano apres tout, ne parlent que de sa tribu Sawa, qu'elle prend comme metonyme de toute l'Afrique, comme celles de Mongo Beti étaient centrées sur son monde Bane, cad. Beti.

Les oeuvres des écrivains bassa sont ainsi tout aussi fondées dans leur tribu bassa. Meme les chercheurs: Mbembe a ecrit toutes ses oeuvres d'histoire sur les Bassa. Et il est Bassa. Ici je peux dire que, comme les Anglophones qui sont exclus, bien que leurs oeuvres aient toujours inclus des personnages francophones (ce que l'inverse ne fait pas), mes romans par contre plongent dans les univers bassa, bamum, bamileke, etc.

L'accusation de 'tribaliste', de 'génocidaire', 'd'ethnofasciste', qui navigue dans tout l'espace public camerounais, et Penda Ekoka, l'allié du MRC a même fait un débat sur l'ethnofascisme, vaut cette censure dont parle Mboua Massok. C'est son expression aujourd'hui: cette volonté d'empêcher les écrivains, de présenter la réalité camerounaise, comme celle-ci est vécue - afin justement de donner des astuces pour la changer. Car la dictature du vocabulaire est une volonté d'empêcher le changement, en rendant sa description impossible. Or ce qui n'est pas décrit n'a pas d'histoire, échappe donc à l'histoire, et ainsi, à l'historicité et donc au changement. Rendre tabou la réalité, c'est la figer, et donc, rendre son changement impossible. Museler l'écrivain, en l'empêchant de décrire le vécu, est une des plus anciennes tactiques de la dictature. Si en 1990 elle envoyait des policiers derrière celui qui parlait du Cameroun, aujourd'hui, elle arrête l'écrivain qui a nommé cette réalité, elle arrête le journaliste, le jette en prison ou l'expulse. C'est ce qui m'est arrivé. Et pourtant, nul autre que nous mêmes n'allons décrire notre réalité, et mieux, la changer. Et personne d'autre. Je vois des jeunes écrivains qui, avec plus de liberté, se jettent dans les batailles de notre temps, et je souris. Je crois cependant que les résistances de la réalité - par exemple les fameux désaveux - Kamto -, les fameuses ingratitudes - Meyomesse -, de politiciens arrachés de prison, sont ces résistances de la réalité camerounaise qui n'est pas encore polie, et donc, qui n'est pas encore civilisée.

Oui, notre réalité est encore sauvage. Pour reprendre le mot colonial, nous ne sommes pas encore civilisés, en réalité. Le travail de l'écrivain consiste donc à autant décrire notre réalité, que la rendre civilisée, que la rendre polie - lui enseigner à dire 'merci' quand on parle d'elle -, et cela est possible, je crois, en poussant le peuple, à partir de son ventre, à libérer sa voix. La liberté d'expression, c'est ça: composer un langage de la civilité devant notre réalité que nous assumons. Et Mboua Massok ajoute une dernière: 'c'était ça les villes mortes, en réalité.' Parler est donc stratégique, et parler a une histoire. Chez nous aussi.

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