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Opinions of Friday, 1 March 2019

Journaliste: Alain Christian Djoko

Crise politique au Cameroun: le silence coupable de l’Église


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C’était un dimanche soir, la crise postélectorale venait de franchir un nouveau palier. Le régime avait décidé d’embastiller manu militari près de 200 militant.e.s du MRC. Ceux-ci manifestaient entre autres contre le hold-up électoral, la corruption généralisée et la guerre dans le NOSO.

Dans toute la ville, la tension était palpable et les discussions tournaient inexorablement autour de ces derniers événements. Au bar de Mamie Tong, chacun y aller de son petit commentaire et de sa petite observation. Mamie Makala avait beau interdire les discussions politiques dans son beignetariat par peur des représailles que cela ne suffisait à dissuader les jeunes du kwatt. L’achat des BHB (beignets-bouillie-Haricot) et l’emplacement central qu’occupait son beignetariat au Kwatt faisaient de ce lieu un point de rencontre inévitable et invitant. Les débats y étaient intéressants et constructifs. Et lorsque les discussions devenaient houleuses, il y avait toujours la fumée du foyer principal, le piment dit « sans caleçon » de manie Makala et son « je vais vous chasser hein » pour détendre l’atmosphère et les éclats de rire amicaux.

Assis dans un coin du beignetariat, j’observais la scène avec grand intérêt. J’étais émerveillé par cette jeunesse qui avait décidé de s’intéresser plus que jamais à la chose politique. Ce qui était jadis réservé à un petit monde d’initiés devenait de plus en plus la chose publique, la chose du public. Je dois avouer que j’ai quelques fois envie de me joindre à ce groupe pour confronter mon point de vue, recadrer la discussion ou calmer les esprits qui semblaient s’échauffer chaque fois que la question ethnique était abordée. Au final, je me gardais de m’immiscer pour ne pas brimer la dynamique. Car, dans mon kwatt, l’argument d’autorité tient encore lieu de vérité divine. Dès l’instant où j’aurais pris position, certains auraient alors dit à ma suite : « Même le big à confirmer ce que je disais pèrrrrre. J’ai fini avec toi ». Or, l’intérêt d’un tel échange résidait plus la confrontation des arguments que dans détermination de celui ou celle qui avait tort ou raison.

Bref, ce soir-là, tous les variables et paramètres ont été questionnés, interrogés, analysés avec une grande sagacité. Et comme souvent dans les divers du kwatt, ils passaient du coq à l’âme sans transition, mais dans un mouvement d’ensemble qui se tenait malgré tout.

Dans cette valse discursive, un échange a surtout retenu mon attention. Il portait sur l’attitude des autorités religieuses en général et celle de Église catholique en particulier. C’est celui qui se présentait comme le plus traditionaliste du groupe qui le premier sonna la charge :

« Et depuis qu’on a arrêté les manifestants pacifiques là, avez-vous entendu vos religions et églises importées prendre position? Je vais même loin. Depuis le scandale de la CAN retirée, avez-vous entendu un Imam ou un Évêque ouvrir sa bouche pour dire « Ça suffit » ? Au contraire, il fallait les voir kougna kougna au parlait de l’Unité pour saluer Paul Biya lors de la cérémonie de présentation des vœux ».
Et de renchérir :

« Je vous ai toujours dit que vos religions importées-là étaient à la solde des puissances occidentales et des sous-fifres coloniau... »
Avant qu’il n’eût achevé son propos qu’un chrétien du groupe, Albert, l’avait déjà repris :

« Godefroy, tu exagères. Tu mélanges tout et tu es plein de contradictions. Un coup, tu demandes à l’Église de ne pas se mêler de politique, un autre coup tu dis que l’Église est coupable de ne pas se mêler de politique. Tu veux quoi au final?»

« Albert dit Godefroy, c’est toi qui veux voir une contradiction dans mon propos. Je sais que ta conviction religieuse est devenue une prison pour toi. Quand la conférence épiscopale prenait position avant les élections, elle avait demandé mon avis? Pourquoi ce silence subit? »

« Mbom laisse ma croyance tranquille. L’Église n’a pas s’immiscer dans les affaires de la cité. Le Cameroun est un pays laïque[1]. L’église doit se contenter d’annoncer l’Évangile du Christ et se garder de prendre parti. Remettons à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu ».

Cette réplique donnée sur un ton péremptoire ne manqua pas de susciter un commentaire amusé de Godefroy.

« Akaaaaa laisse les histoires là type. Elle n’intervient pas parce qu’elle est corrompue par le régime en place. On sait toi et moi que la bouche qui mange ne parle pas et la main qui donne commande.» (rires)!
C’est à ce moment de la discussion que Flore décida de prendre la parole. Elle était considérée comme la plus jeune et la plus sage du groupe. Elle avait fait de brillantes études universitaires et revenait constamment au quartier pour prendre soin de ses parents âgés.

« Je vous écoute depuis et je ne peux m’empêcher de marquer mes accords et surtout mes désaccords avec vous deux. Premièrement, à la suite de mon parcours académique dans les institutions catholiques, je retiens que l’Église à une mission prophétique qui entre en résonnance avec son enseignement social. De fait, elle est concernée par la condition toute la condition humaine, c’est-à-dire sa dimension spirituelle, politique, sociale, économique, etc. D’ailleurs, rappelez-vous ce que disait Monseigneur Ndongmo en 1963 à tous ceux qui voulaient confiner les prélats au presbytère. Il disait et je le cite explicitement : « L’État croit que nous devons prêcher un christianisme désincarné, parler du ciel, des anges, sans toucher les réalités vitales de chaque jour. Or l’évangile du Christ n’est pas une théorie, mais une vie. Il s’insère dans toute la vie de l’homme engagé dans la famille, la politique, la profession et le syndicat ».

« Prêche ma sœur », disaient en chœur les autres participants à la discussion.

« En réalité, poursuivit Flore, l’Église aurait pu user de son autorité morale et de son influence pour peser davantage sur le cours des évènements. Hélas, à l’image du pays, elle est traversée par des luttes de pouvoirs, des guerres intestines, des stratégies de positionnements, le tribalisme, la corruption et les dossiers noirs (mœurs). Sa proximité avec le pouvoir la condamne d’emblée au silence sinon à des déclarations vagues, générales ou vaseuses sur la justice sociale. Dépendante en partie du financement souterrain de l’État, elle ne dénoncera que timidement la mal-gouvernance dont le responsable et la figure tutélaire n’est rien d’autre que Biya ».

« Ma sœur, c’est devenu le procès de l’Église? », s’exclamait Albert.

« Non, répondait Flore! En fait, tout ceci n’a rien de nouveau hein. Il suffit de Main basse sur le Cameroun pour te rendre compte que le silence ecclésiastique sous fond de trahison du peuple a souvent caractérisé l’Église. Mongo Béti en 1972 disait quasiment mot pour mot que loin d’être une institution nationale, l’Église camerounaise se présente comme organisation aliénée, qui n’a pas fait sa révolution, et que continuent d’endormir une platitude et une bonne conscience héritées de la colonisation. Vénération des autorités établies, déférence envers les puissants et les riches, insensibilité à la détresse des foules ignorantes et démunies, collaboration ostentatoire avec un régime qui se maintient par l’effusion de sang ininterrompue, telles sont quelques-unes des tares dont souffre l’Église camerounaise ».

«Wouaisss Ma sœur baisse un peu niveau, s’exclama un membre du groupe. Vous les longs crayons là, vous ne pouvez pas parler sans citer les auteurs ? Bref, parle terre-à-terre afin que je puisse comprendre aussi ».
« Tu vois que tu ne contredis pas ma position lança à son tour Godefroy. Nous disons la même chose ».

« Non, rétorqua Flore. Ton approche est trop généralisante. Il ne faut surtout pas jeter le bébé avec l’eau du bain. L’église n’est pas une entité homogène…et n’a d'ailleurs jamais été. Souviens-toi qu’à l’époque d’Ahidjo il y avait déjà une la différence d’approche voire une rivalité marquée entre Mgr Ndongmo et Mgr Jean Zoa. Les deux étaient aux antipodes dans leurs rapports respectifs au pouvoir politique ».

« Je me souviens que j’étais là? » (Toutes et tous riaient)

« Mais non Godefroy, c’est juste une manière de dire qu’au sein de l’Église, la figure du prêtre prébendier n’est pas l’apanage de tous. Certains n’hésitent d’ailleurs pas, lors des homélies à dénoncer les dérives antidémocratiques auxquelles on assiste aujourd’hui. Pensons par exemple à ce jésuite-là…euuuh, j’oublie même son nom. Sur Facebook comme dans la presse, il n’a de cesse de critiquer le silence de l’Église et l’autoritarisme du régime ».

« Flore, tout ça c’est maïs. Ils dénoncent dans leurs chambres au lieu de prendre la parole publiquement? Pourquoi ne pas convoquer la presse pour appeler à la libération des membres du MRC? Pourquoi ne pas pondre un communiqué pour dénoncer la corruption avec des exemples précis? Pourquoi ne pas appeler à des marches pacifiques pour inviter toutes les parties à un dialogue pour la paix au NOSO? »

« Vu ainsi, tu as raison Godefroy. Cette Église de par son influence pourrait être davantage proactive. Même en l’absence d’une position ecclésiastique commune, certains membres du clergé devraient en leur âme et conscience dénoncer la situation qui prévaut actuellement au Cameroun. C’est ce qui s’est passé tout récemment en RDC. D’ailleurs, mon père me dit souvent que la tartufferie et la couardise de la hiérarchie du diocèse de Bafoussam n’avaient pas dissuadé les prêtres de base dudit diocèse de publier en 1970 une réplique collective à l’arrestation de Mgr Ndongmo. »

« En écoutant vos différents arguments, j’ai bien humblement mis de l’eau dans mon vin. Oui, je pense que le silence éclériiiii…siaste, bref, le silence du clergé camerounais peut en effet passer pour une trahison. Si l’Église ne veut pas que l’histoire retienne qu’elle n’a pas été aux côtés du peuple quand il se battait pour sa libération, elle doit sortir de ce silence renfrogné dans lequel elle s’est confinée et prendre clairement position contre les dérives du régime. »

« Voilàaaaaa! s’écria Albert avec les mains en direction du sol. Ça vient déhaaaaa! A mof midé! Mbom, prends un 50-25-25 (Beignets de 50 FCFA, haricot de 25 et bouillie de 25). C’est moi qui paye. »

Il s’ensuivit un fou-rire général et une énième coupure de lumière. La troisième de la journée. Dans ce décor ténébreux, la soirée paraissait plus que jamais très avancée. C’est à ce moment que tous décidaient alors de « lever le camp », tout en se donnant rendez-vous le lendemain à la même heure et au même endroit pour poursuivre la discussion.

Quelle soirée! Je venais d’en apprendre un peu plus sur la culpabilité du silence ecclésiastique en temps de crise. Toute la nuit durant, je me demandais alors comment faire remonter la teneur de cette discussion jusqu’au sommet de la hiérarchie de l’Église…avec pour titre : les gens vous regardent. La balle est dans votre camp.

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