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Opinions of Tuesday, 20 April 2021

Auteur: Jean Charles Biyo’o Ella

Barrage de Menve’ele: la face hideuse d’un projet pourtant vanté

Il s’agit d’un projet structurant construit à Nyabizan dans l’arrondissement de Ma’an région du sud, et qui devra à court terme dit-on, solutionner le déficit énergétique au Cameroun. Ceci, grâce à une production globale de 211 mégawatt attendus. Mais derrière ces projections en énergie, se cache l’extrême misère de populations riveraines pour lesquelles, le barrage constitue un enfer. Leurs villages sont en voie d’être engloutis par les eaux du Ntem, et le recasement n’est toujours pas une question d’actualité.

Nkolessong, petit hameau du village Nyabizan agité par les eaux du Ntem. Jadis peuplé d’une dizaine de familles, aujourd’hui, le hameau s’est vidé de sa population à la recherche des sites de recasement. « Ce fut un grand village. Beaucoup de nos frères sont partis. Ils ont acheté quelques lopins de terre. Ils sont éparpillés, certains sur la route de Campo et d’autres sur la route de Ma’an puisqu’il n’y a plus de vie ici. Vous-même voyez comment toutes les cases sont abandonnées. Le village n’est plus qu’une coquille vide. Un village fantôme ». Aron Ondo Nko’o, son frère ainé Samuel Zo’o Nko’o et leur frère cadet restent les trois occupants de cette coquille qui tient lieu encore de village.

Un après-midi d’un lundi, nous sommes au mois de décembre 2020. Une fine pluie vient d’arroser le sol poussiéreux de Nkolessong, et le climat est plutôt doux. Derrière des vielles cases abandonnées par ceux qui sont partis, s’échappe des eaux noires du Ntem, une épaisse couche de brouillard. Le lit du fleuve avance dangereusement et les eaux qui s’agitent ne sont plus qu’à 100 mètres des habitations, du moins, de ce qui reste du village. Le risque de se faire engloutir est de plus en plus présent. Il faut quitter rapidement la zone et partir. Mais où ? Cette question, Aron Ondo Nko’o et sa petite famille qui se présentent comme des victimes du barrage de Menve’ele, se la posent au quotidien mais sans réponse. « Les maisons qui ont été construites, on ne sait pas sous quelle base on les a attribué aux gens. Il y a certains qui ont eu des maisons et d’autres pas du tout. Nous sommes déjà à côté de l’eau, il faut évidemment qu’on parte. Mais où alors ? Moi qui vous parle, je n’ai pas eu de maison, un chef de famille comme moi. Marié et père de plusieurs enfants. Alors ma position, je ne la connais pas. Quand on me demande de partir d’ici, c’est pour aller habiter où avec mes enfants ? Aller dans le nouveau village qui a été construit, alors que je n’ai ni maison là-bas ni terre pour cultiver, c’est pour aller faire quoi ? »S’interroge ce chef de famille âgé de 65 ans. Lors de la répartition des maisons confie-t-il, son frère ainé avec ses deux épouses et leurs 14 enfants, son frère cadet père de 5 enfants et lui-même ont reçu une petite case de trois chambres salon douche cuisine. « Qui entrera et qui restera dans cette petite hutte » ? Questionne Samuel Nko’o. « Je suis un retraité, tous mes petits efforts durant mes années de travail, je les ai consacré pour construire une petite case ici. Voilà que le projet du barrage est arrivé. Il faut partir. Et là où nous sommes appelés à partir, nous sommes trois chefs de familles avec plus de vingt enfants. Moi seul avec mes deux épouses, j’en ai quatorze, plus les petits-fils. Mes deux frères ont chacun au moins cinq enfants. Et quand on peut donner une maison de trois chambres à ces trois chefs de familles et vingt-cinq enfants, moi je vois que c’est de la moquerie » clame amèrement Samuel.

«Je souffre aujourd’hui, le barrage a bouleversé ma vie. »

A quinze kilomètres de Nyabizan, sur la rive gauche du barrage au cœur d’une forêt tropicale, se cache le premier site de recasement construit depuis 2016 par EGLO Sarl, l’entreprise adjudicataire retenue par le ministère de l’eau et de l’énergie. Le chantier devait durer 18 mois à partir du 1er juin 2016. Mais quatre ans plus tard, le village de onze maisons est toujours en chantier et inhabité. Pourtant, initialement, il devrait accueillir fin 2016 début 2017, les populations du village Aloum1, l’une des deux localités appelées à disparaitre sous les eaux d’ici quelques années. Pour accéder à cette zone, il faut s’armer de courage, mais surtout de prudence car le village est perdu en pleine forêt et la route est parsemée des ornières tracées par des camions grumiers, véritables éléphants de la piste qui sortent chaque jour des billes de bois. Proche du barrage, loin de l’énergie, le village Aloum1 n’est pas électrifié. Du moins à notre passage en décembre 2020. Description similaire pour les sept maisons en construction qui devraient aussi accueillir le village Nkolessong.
Insupportable pour Lambert fils d’Aloum1, le barrage hydroélectrique a gâché sa vie. « Avant ce barrage, j’avais mon terrain cultivable. Aujourd’hui, je ne l’ai plus. Avant le barrage, j’avais cinq maisons dans mon quartier, maintenant j’apprends que je n’aurais qu’une seule maison quand nous allons aménager dans le nouveau quartier. Je suis père de quatorze enfants et époux de trois femmes. Qui va entrer dans cette maison qui va rester » ? S’interroge l’homme. Il conclut, « moi je vois qu’on nous a menti. Par rapport à ce qu’on nous disait avant ce barrage que notre vie allait changer. Aujourd’hui, Nous avons tout perdu ».

« Ma vie était meilleure avant l’arrivée du barrage »

A écouter les populations de Nyabizan, si elles brûlent de colère parce que le barrage de Menve’ele aurait déchiré ce qu’elles avaient de si précieuse, c’est-à-dire, le tissu familial, elles reconnaissent tout de même avoir reçu à titre symbolique des indemnisations. Seulement, pour celles qui ont ‘‘bénéficié’’ de « aumône » pour avoir perdu leurs terres et leurs biens, le recasement escompté, n’a pas suivi comme promis. Désorienté par un avenir incertain et non préparé à la gestion de l’argent de l’indemnisation, les populations ont dilapidé toutes leurs économies à force d’attendre d’être recasé. « Quand on vous donne, vous le pauvre par exemple dix millions là où vous devez quitter, et que le départ n’est pas de sitôt, dites-moi où irez-vous investir étant dit que ceux qui vous délogent de vos terres ne vous montrent pas là où vous devez vous installer » ? S’interroge à son tour Jean Paul Mvondo fils de la zone. Il renchérit son questionnement « Comme nous n’avions pas là où on pouvait s’installer, et surtout n’étant pas préparé psychologiquement ou alors accompagné pour mieux gérer de telles sommes d’argent, nous avons acheté des voitures. Et lorsque vous avez une voiture, vous roulez, quand elle tombe en panne, puisque vous avez l’argent, vous dépannez votre véhicule. Et lorsque vous ne pouvez plus, vous achetez une autre. Certains ont épousé deux à trois femmes, d’autres ce sont beaucoup amusé avez l’argent. Et c’est au moment où tout est finit, qu’on nous demande de partir ».

Aujourd’hui sous pression de la montée fulgurante des eaux, les populations d’Aloum1 et Nkolessong ne savent plus à quel saint se vouer. Les jours passent et se ressemblent, l’aménagement pour les nouveaux sites n’est toujours pas d’actualité.

Les plus petits ont été déscolarisés, l’école primaire d’Aloum1 à notre passage n’était plus qu’une épave. Les vieux bâtiments envahis par les mauvaises herbes, le bureau du directeur occupé par les chèvres et les moutons. Tous les instituteurs ont déserté la zone. La route principale qui desservait le village a été engloutie par le fleuve et la déviation créée par l’entreprise en charge de la construction du barrage parait plus longue pour rallier la ville de Ma’an, arrondissement dont dépend Nyabiyan.
A ce lot de problèmes, il faut aussi ajouter, les maladies hydriques et cutanées devenues épidémiques à cause de la proximité avec le fleuve, témoigne Ella Ondo Lambert: « avant le barrage, je peux dire que nous buvions une eau potable, puisque nous n’avions pas de maladies. Mais aujourd’hui, chaque jour qui passe, ce sont des diarrhées. Regardez mon corps, vous voyez comment j’ai la gale partout au corps ? C’est la conséquence du barrage. On n’a ni forage ici, ni source potable. Pour trouver un bidon d’eau, il faut parcourir cinq kilomètres. Si 18h vous trouve ici, vous ne pourrez pas supporter la colonie de moustiques qui peuplent ce village. Et tout cela est causé par la proximité avec l’eau. Pourtant avant le barrage, ça n’existait pas. Alors si vous me demandez de comparer ma vie d’avant et celle d’aujourd’hui, je vous dirais que je préfère la vie d’avant le barrage ». « Ma mère est décédé ainsi que la femme de mon frère, nous étions obligé d’aller supplier la belle-famille de mon frère si elle pouvait accepter que nous enterrions les deux corps là-bas. Ça fait mal, nous souffrons ». Déclare Ella Ondo. Il n’est cependant pas le seul à être nostalgique de son passé, il y a également dame veuve Zo’o Philomène, épouse de l’ancien chef de canton de la boucle Ntem1 aujourd’hui décédé « avant le barrage, d’ici Nyabizan c’était deux kilomètres. Je faisais mon bâton de manioc, je le mettais dans mon panier, j’allais à pieds pour vendre et je rentrais. Aujourd’hui, avec la déviation, Nyabizan est déjà à 25 kilomètres. Pour aller, il faut prévoir 3000 fcfa. Soit 1500fcfa en moto pour l’aller et 1500fcfa pour le retour ».

EDC : le silence inquiétant !

Selon le PDR, le plan de déplacement et de réinstallation des populations affectées par le projet du barrage, il est mentionné que le « projet devra respecter les principes de réinstallation des populations en conformité avec les meilleurs pratiques internationales ». Autrement dit « les populations devraient être mises dans les meilleures conditions que celles dans lesquelles elles vivaient avant leurs réinstallations ou tout au moins, dans des conditions équivalentes ».

A la direction générale d’EDC, Electricity Development Corporation, l’entreprise camerounaise en charge du barrage depuis mai 2020, les griefs soulevés par les populations villageoises semblent ne pas émouvoir les responsables. Toutes nos tentatives pour voir claire sur les polémiques autour de l’octroi des maisons d’habitation ; la question de recasement ; la gestion des caveaux familiaux et des conflits fonciers déjà en cours, toutes ces tentatives sont restées vaines. L’entreprise préfère garder un silence inquiétant.

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